Différence et répétition Gilles Deleuze

Différence et répétition de Gilles Deleuze

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Philosophie

Critiqué par Martin1, le 29 août 2026 (Chavagnes-en-Paillers (Vendée), Inscrit le 2 mars 2011, 0 ans)
Critiqué par Martin1, le 29 août 2026 (Chavagnes-en-Paillers (Vendée), Inscrit le 2 mars 2011, 0 ans)
La note : 8 étoiles
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Reconstruction de la métaphysique, de zéro.

Ceci est un livre de métaphysique (philosophie donc) très ardu. Connaissances préalables indispensables : avoir une idée de qui sont Duns Scot, Spinoza, Kant, Hegel, Leibniz, Nietzsche, et Bergson, entre autres, est souhaitable sous peine de n'y rien comprendre.
D'ailleurs, je n'ai pas compris le texte moi-même, mon intelligence faisant défaut. Moins à comprendre les idées exprimées qu'à me faire à la nouveauté du vocabulaire deleuzien. Par exemple, les mots "problème", "Idée" et "structure", vous paraissent différents, hein ? Dans le vocabulaire deleuzien ils sont pratiquement synonymes. C'est un nouveau langage.
Donc j'ai beaucoup utilisé l'IA pour "décoder" les paragraphes. C'était une longue discussion avec l'IA, au final, cette "lecture" (si on peut appeler ça une lecture)

Ce qui m'a poussé à lire, c'est que Deleuze a repéré des mécanismes de répétition poétique chez Kierkegaard, Péguy et Nietzsche, structures qui jouent pour beaucoup dans mon affection pour ces auteurs (surtout les deux premiers en fait, N c'est compliqué), et voir Deleuze s'en inspirer pour philosopher m'intriguait.

Je me suis vite aperçu que le livre, publié en 1968, constituait une refonte totale de la métaphysique, pour contrer les "anciens" (les thomistes, mais surtout Kant, Hegel). Pour vous situer c'est une ambition similaire à Einstein défiant Newton.

Son nouveau système part du concept de répétition. Il ne s'agit pas d'une répétition qui répète le même, mais qui est différente à chaque retour, ainsi (selon Deleuze) était l'éternel retour de Nietzsche.

Cette nouvelle métaphysique, celle de la répétition, n'est pas juste le repérage d'un motif mais le fond de toute réalité.
Les avantages de cette nouvelle métaphysique (par rapport à l'ancienne) sont :
- elle affine les outils grossiers de la différence spécifique (Aristote). Autrement dit, la division des genres en espèces, et des espèces en individus, quoi qu'utile, est beaucoup trop grossière, le réel est plus subtil et plus dynamique, il faut donc introduire un autre cadre.
-elle restaure l’univocité de l’Être. (C'est un problème de philosophie historique chez Thomas d'Aquin notamment. On ne dit pas des essences qu'elles sont, des différences qu'elles sont, de Dieu qu'il est, dans le même sens : le mot "être" a une multiplicité de sens. Thomas ne voulant pas non plus conclure à l'équivocité totale, se rabat sur une "analogie de l'être". C'est vrai que ça peut paraître un peu bancal.) Deleuze permet de restaurer l'univocité de l'Être. Duns Scot réaffirmait déjà ça au Moyen Âge, et Spinoza, aussi, tombant dans ce dernier dans une sorte de panthéisme. Deleuze est dans cette lignée.
- elle explique la genèse dynamique du temps vécu (comme Bergson le faisait). Le temps est un phénomène très mystérieux qu'on peut décrire au moyen de mécanismes de répétition, que Deleuze appelle synthèses passives, au nombre de trois. C'est pas mal, et très bergsonien (pour la 2e). La 3e est plus délicate quand même.
-elle exclut toute foi dans un évènement salvateur (résurrection d’un Dieu, etc), mais renforce l’idée d’un hasard générateur des êtres. Pas de Dieu, encore moins de Dieu personnel, mais le hasard (le hasard des répétitions). Chouette. il faut que j'aille à la messe.
- elle interprète la pulsion de mort (Thanatos, chez Freud) comme une "forme vide du temps". Waw. Pas clair... j'ai pas tout compris. Autant dire que cette partie-là a vieilli. On oublie souvent à quel point, à une époque, Freud était roi et tout le monde en philo (René Girard, Deleuze... ) devait se positionner par rapport à lui. J'ai essayé de comprendre comment Deleuze l'intègre à son programme. Pas tout saisi. Mais pour faire simple, chez Freud, pulsion de vie et de mort sont égales et opposées, tandis que chez Deleuze la pulsion de mort, ou Thanatos, est le fond même de ce qu'on appelle le temps, l'éternelle répétition. C'est très perché, clairement, il ne m'a pas trop convaincu.
-elle définit la pensée comme un acte forcé et créateur, mis en crise par la différence. La pensée n'est pas nécessairement orientée vers la vérité, mais plutôt vers la création. Là je le dis tout net : je déteste ce genre de raisonnement visant à détourner la pensée de la vérité. C'est très "french theory" évidemment. Cela dit, je viens de relire certaines choses. Il faut reconnaître que même si je pense qu'il se trompe dans le domaine de la pensée théorique, sa description reste intéressante par certains aspects, relatifs à l'oeuvre. L'oeuvre artistique, ou même certaines réalisations humaines (comme la philosophie, justement) pourraient être décrites par ce moyen.
-elle fonde le structuralisme. En effet il existe des "structures de rapports différentiels", semblables aux Idées de Platon, mais dans un stade virtuel ; c’est une nouvelle génération d’Idées platoniciennes. Leur mode d’être est toujours la répétition, et leur origine, le pur hasard. Sur ce point, je dois dire que je suis plutôt emballé. Le structuralisme a depuis longtemps connu ses vieux jours je sais... mais j'aime à croire que tout n'est pas faux dans cette idée de structure. De là à ressusciter les Idées platoniciennes sous la forme de ces structures... mouais. A voir. De toute façon ce n'est pas la question. En tout cas, c'est courageux de la part de Deleuze d'oser un fondement métaphysique au structuralisme.
-elle fait émerger "l’individu" par la résolution d’un champ intensif virtuel de différences. Les individus sont produits par différenciation (résolution de champ intensif), non instanciation d’une forme (comme chez Aristote). C'est jargonnant, clairement. Dit autrement, les individus apparaissent par des "résolutions de potentiel", du style d'une eau froide sursaturée, qui cristallise d'un coup suite à une toute petite perturbation. Eh bien l'individu apparaît d'une manière semblable. ici, Deleuze reprend les idées de Simondon qui sont, je trouve, assez convaincantes.
-elle introduit l'infini du monde sous la forme de l'infinitésimal (Leibniz). Ah ça, Deleuze y tient beaucoup. Les structures sont des rapports différenciels, donc préparez vos calculatrices. C'est dérivées intégrales et tout le tintouin Ceux qui comprennent pas, on les fusille.

Inutile de vous dire que selon votre niveau, selon votre enthousiasme, selon votre détermination à chercher la vérité, vous pouvez trouver cela génial, ou bien que c'est un bric-à-brac d'idées plus ou moins originales et recyclées et agencées de façon à faire une pyramide de boites de conserve. C'est une impression que j'ai eue par moments.

Si vous voulez mon avis, la métaphysique deleuzienne peut, de loin, manquer d'utilité. Elle n'a pas la puissance opérative (exécutive) de la métaphysique thomiste pour proposer la définition d'une chose, ou de formuler une affirmation ou écrire un syllogisme. Mais il n'en reste pas moins vrai que la métaphysique thomiste est inconfortable : le monde n'est pas fait d'essences closes, mais d'êtres échelonnés de façon infinitésimale, séparés par de micro-différences. je comprends qu'on pense a Leibniz. La biologie darwinienne, les systèmes dynamiques en physique, ou le langage saussurien, ou la durée chez Bergson : tout ça a plutôt tendance à faire éclater les vieux systèmes. Deleuze a donc raison d'essayer de proposer quelque chose de nouveau. C'est une synthèse impressionnante car ambitieuse. ça ne manque pas de brio, mais peut être de beauté. Cela dit, j'ai été très stimulé, du début à la fin. Je pense qu'il y a des graines semées dans mon esprit, et je vais les laisser pousser quelque temps. Ma différence avec Deleuze, c'est que je ne veux pas voir valdinguer l'ancienne métaphysique, pas plus qu'Einstein ne devrait "anéantir" Newton. Le retrouver sous une forme étrangère, ou l'assouplir, voire davantage encore. Je ne sais pas. Mais d'autres fois, j'ai l'impression de regarder un bric-à-brac savant, présentant des qualités très réelles, résolvant en partie certains problèmes, mais je me demande si Deleuze a réussi à faire tenir tout ça d'un seul tenant, juste sur le dénominateur commun de "répétition"... certains aspects sont fragiles.

Ma conviction est cependant que le geste de Deleuze présente une originalité et une pertinence réelles. On m'a parfois dit que Deleuze était un imposteur, mais je pense que cela est faux.

Oeuvre à laisser aux gens qui ont la tête dure. ça reste à mon sens un chef d'oeuvre de métaphysique, qui vieillira mieux que le salmigondis de l'AntiOedipe.

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Les éditions

Différence et répétition[Texte imprimé], Gilles Deleuze
de Deleuze, Gilles
PUF / Épiméthée
ISBN : 9782130585299 ; 31,00 € ; 02/02/2011 ; 416 p. Broché
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