Soleil en maison 5 Stefanu Cesari
Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie
Visites : 139
Une prose poétique polyphonique évoquant la rencontre et le désir d'ailleurs
Ce petit recueil, paru en 2024 chez Eoliennes, est le troisième de Stefanu Cesari que je lis et présente sur CL, après « Bartolomeo in Cristu » et « Peuple d’un printemps ». Cesari pratique une prose poétique authentiquement bilingue en corse et en français, où les deux langues s’imbriquent et se font écho. Dans « Soleil en maison 5 », une troisième langue se mêle : l’anglais, complexifiant davantage la lecture d’un recueil qui surprend dès son titre mystérieux.
« Soleil en maison 5 » renvoie à une formulation astrologique constitutive du thème astral. N’étant pas très calé en astrologie, c’est internet qui m’a appris que la maison 5 est celle du Lion et que le Soleil en maison 5 définit des tempéraments créatifs et charismatiques, volontaires, ardents et possessifs. L’ambiance du recueil est effectivement intensément sensorielle et même charnelle mais elle n’est pas pleinement solaire car l’ombre et la nuit sont aussi très présentes, comme si le soleil, saturant l’île de lumière, devait aussi composer avec sa propre absence. Le recueil comporte plusieurs inclusions typographiques (dues à Xavier Dandoy de Casabianca, éditeur et typographe), comme de grands soleils noirs qui me semblent consacrer cette dualité où les contraires (la lumière et l'obscurité) sont en dialogue plutôt qu’en opposition.
La lecture du recueil est difficile car sa compréhension n’est pas immédiate. Il faut donc accepter ne pas comprendre et se laisser immerger dans le recueil, puis recommencer une nouvelle lecture, où les éléments s'assemblent et s'ajustent. De prime abord, l’enchevêtrement des textes surprend. Le recueil s’ouvre et se ferme sur deux textes en anglais, extraits d’un récit écrit par Alan Ross, un britannique, venu en Corse en 1947 (sans doute en voilier puisque la première image du recueil est celle d’un voilier avançant lentement sur une mer d’huile). S’enchaînent ensuite des textes en corse, alternés de quelques textes en anglais. Le français semble n’être que la langue permettant la médiation entre l’anglais et le corse : en effet, les textes en français (les plus nombreux dans le recueil) semblent toujours donnés en traduction des textes anglais et corses, qu’ils suivent. Comme toujours chez Cesari, la traduction n’est pas absolument fidèle. Je ne parle pas le corse mais je ressens, dans la disposition sur la page et les quelques bribes de sens qui me parviennent à travers une langue que je ne parle pas mais qui a des similitudes avec d’autres langues latines, quelques différences : Cesari ne pratique pas l'auto-traduction mais écrit successivement deux textes - en corse et en français – portant les mêmes intentions. La traduction de l’anglais au français est plus fidèle, même si (en revanche, je maîtrise bien l’anglais) quelques nuances ont été modifiées ça et là.
Qui était Alan Ross ? Là aussi, il m’a fallu une petite recherche sur internet pour savoir qu’il s’agissait d’un écrivain anglais, né en Inde en 1922 et profondément marqué par la seconde guerre mondiale, qu’il a traversée en servant dans la British Navy. Dixit sa page wikipedia (en anglais), Alan Ross a découvert sa vocation poétique pendant la guerre et ses poèmes sont nourris des expériences vécues à bord des navires de la marine britannique, où il a été confronté à la mer et à la mort, notamment pendant la bataille dite de la mer de Barents, en décembre 1942. Ses premiers écrits publiés sont des poèmes de guerre (« The derelict day : poems in Germany »), suivis d’un journal de voyage « Time was away : a notebook in Corsica », qui est le texte qui a inspiré Stefanu Cesari.
Les cinq textes en anglais (en comptant les deux qui ouvrent et ferment le recueil) évoquent les paysages, mêlant le soleil et la mer, dans une atmosphère de torpeur écrasée de chaleur et de grand désordre (le premier texte décrit le fatras des objets abandonnés qui jonchent la plage et la mer) mais aussi la possibilité – fantasmée - d’une rencontre, dans le regard et la voix d’une jeune femme qui chante dans un bar, au fond d’une ruelle.
Il y avait des visages surprenants parmi les filles, l’un en particulier avec cette peau délicate, pâle, des yeux gris-brun sous des sourcils foncés et un large front à partir duquel les cheveux auburn étaient brossés très longs. Le visage se dirige vers un menton mince et fragile. Le regard plein d’une couvaison mélancolique, d’une envie, après qu’un mot secret l’ait enfermée là, inaccessible, parce qu’il n’y a pas de clef, pour pénétrer.
Les textes en corse sont plus nombreux et plus longs. Ils nous font entrer – mais on ne le comprend que dans une deuxième lecture – dans les pensées et le monologue intérieure d’une femme – peut-être cette fille, mais rien n’est dit – qui a enfoui au plus profond d’elle ses désirs d’amour et d’ailleurs, et les protègent comme elle peut des souillures. J’avoue que j’ai songé aux serveuses du roman de Jérôme Ferrari dans « Le sermon sur la chute de Rome ».
Tu voudrais que toutes ces langues étrangères soient un refuge, l’au-delà du ciel concrétisé d’un baiser, charnel, toute une bénédiction de mots tombés chauds de la bouche tu voudrais que l’on te lave, en un regard, du lointain, d’où tu viens.
Mais l’histoire est tout autre, ici, tu te frayes un chemin jusqu’au comptoir, entre les hommes sombres et durs comme des arbres, feux follets au fond des verres, voix perdues parce qu’incomprises, et malveillantes, tu pries que personne ne voie la saleté de tes pieds, ne sente l’odeur de la bête aux abois montée du ventre.
Demande ton chemin, en échange ouvre ton corsage.
Le désir d’ailleurs culmine dans la conclusion du recueil, dont la dernière phrase est « Il faut partir ». Découvrant qu’il s’habitue au lieu et ne s’étonne plus de la beauté magique de la ville, quand le soleil la dévoile au matin, l’homme constate qu’il lui faut lever l’ancre. Dans ce désir du départ s’avouent aussi une séparation et une solitude : nous ne sommes que de passage.
Les éditions
Soleil en maison 5[Texte imprimé], background, Alan Ross, "Time was away", Stefanu Cesari
de Cesari, StefanuISBN : 9782376720652 ; 13,00 € ; 27/09/2024 ; 64 p. Broché
Les livres liés
Pas de série ou de livres liés. Enregistrez-vous pour créer ou modifier une série
Forums: Soleil en maison 5
Il n'y a pas encore de discussion autour de "Soleil en maison 5".


haut de page