Savoir ou périr Bernard Lahire
Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités , Sciences humaines et exactes => Scientifiques
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Pour une révolution de l'enseignement des sciences, en défense de la recherche scientifique et contre la double obsession de la performance et de la rentabilité
L’auteur ce petit essai (moins d’une centaine de pages), au titre un peu grandiloquent, est sociologue et directeur de recherche au CNRS. Son opuscule est un cri de colère qui dénonce la déliquescence de l’enseignement scientifique et les dogmes qui ont transformé le système éducatif en système compétitif d’évaluation et de sélection. J’ai beaucoup apprécié sa mise en exergue de l’importance vitale de la recherche et de l’esprit scientifique mais j’ai trouvé que la réflexion manquait par moment de recul et de mise en perspective : j’y reviendrai en conclusion.
Présentation de l’ouvrage
Pour Bernard Lahire, la connaissance scientifique repose sur la recherche, qui est une activité de création au même titre que la création artistique, qui exige de l’intuition, des essais, des erreurs et du travail. La singularité de la création scientifique est son rapport au réel : on n’attend pas d’elle qu’elle nous émeuve ou nous émerveille mais qu’elle nous fasse comprendre la réalité du monde, en ouvrant et/ou en inventant des voies d’accès à la réalité et enrichisse notre connaissance. Il ne s’agit pas d’un domaine « sectoriel », comme pourrait le laisser croire le découpage administratif et ministériel des activités humaines, mais d’un enjeu vital d’adaptation et de survie pour toute société. Depuis l’aube de l’humanité, toutes les sociétés ont organisé des modes d’apprentissage et de transfert des connaissances. Aujourd’hui, l’apprentissage des activités de connaissance est noyé dans un système éducatif aux programmes surchargés qui vise prioritairement à évaluer et sélectionner, sans laisser le temps aux élèves de tâtonner et d’épanouir leur réflexion personnelle. Les élèves ne font qu’ingurgiter de la connaissance pour la recracher lors des tests, afin d’être notés, classés et orientés dans différentes filières. Alors que l’évaluation n’aurait eu être qu’un moyen de s’assurer de la bonne acquisition des connaissances, elle est devenue la finalité du système éducatif. Les enseignants sont également soumis à une forte pression et n’ont plus le temps de se consacrer à des travaux personnels de recherche. Le statut même de chercheur, ou d’enseignant-chercheur, est mis en cause, suspecté d’entraîner un gaspillage de temps et de ressources à des activités non « rentables » à court terme. Pour cette raison, les chercheurs doivent sans cesse justifier la pertinence de leurs travaux, en publiant des articles dont la rédaction, chronophage et fastidieuse.
Les conséquences sont graves : outre le malaise des élèves soumis à la pression de la compétition et tenaillés par la peur de l’échec, ce système conduit à une baisse générale du niveau de la recherche scientifique et des activités de connaissance. Or ces travaux sont essentiels pour comprendre le monde et son évolution : reprenant les thèses de Norbert Elias, l’auteur affirme que notre faculté d’adaptation est menacée et donc, à terme, notre capacité à survivre. Contrairement aux idées communément admises, les premières sociétés humaines n’ont pas vécu dans les fausses croyances et l’illusion de la pensée magique : elles ont dû acquérir des savoirs et des savoir-faire adaptés au réel, afin de survivre. Ainsi que l’ont établi des chercheurs dans leur étude des formes de vie possible, tout être vivant doit être capable de « dissipation » (= maintien de sa structure à partir de la matière ou de l’énergie disponible dans son environnement), de « autocatalyse » (= croissance et reproduction), de « homéostasie » (= autorégulation face aux perturbations de l’environnement) et enfin d’ « apprentissage », par habituation et/ou par association. Ainsi, même un être unicellulaire comme le « physarum polycephalum » (aussi appelé « blob ») est capable d’apprentissage. Dans la plupart des espèces animales, cet apprentissage se fait par imitation ou parfois par transmission (notamment chez les singes, qui élaborent des étapes d’apprentissage progressif). Chez l’homme, qui dispose déjà de grandes facultés à imiter, l’invention de l’écriture a permis d’accumuler et d’externaliser une multitude de savoirs, dont la transmission a été organisée dans des institutions de plus en plus spécialisées.
Le système éducatif n’est pas un domaine sectoriel répondant à des besoins administratifs ou politiques mais la réponse humaine à un enjeu vital d’adaptation à son environnement. Le nouveau-né manifeste un désir permanent d’explorer et l’enfant ne cesse de chercher à comprendre et, dès qu’il peut verbaliser, interroger sans cesse : « pourquoi ? ». Comme l’a répété le grand mathématicien Alexandre Grothendieck, que Bernard Lahire cite à de nombreuses reprises, cette curiosité enfantine, qui induit une ouverture maximale au monde, est le pilier de la création scientifique. Bernard Lahire dénonce avec force que cette curiosité, qui existe aussi chez les animaux comme une nécessité vitale, soit bafouée par le système éducatif : Et c’est cette nécessité ou ce besoin fondamental inscrit dans la logique du vivant qu’ignorent et piétinent les technocrates de l’éducation et de la recherche qui ne voient dans l’apprentissage qu’un moyen d’insérer professionnellement les individus et de fournir de la main d’œuvre compétente à exploiter dans différentes branches de la division du travail capitaliste. Une vision à courte vue, qui réduit l’enseignement et le savoir à leur seule rentabilité économique et à la satisfaction étroite d’intérêts particuliers . Einstein aussi s’était plaint de l’autoritarisme pédagogique, qui étouffe la joie de l’observation et de la recherche.
L’auteur propose donc de reconstruire le modèle éducatif. Et pour cela, il s’appuie sur Marc Bloch et ses « notes pour une révolution de l’enseignement », écrites en 1943. J’avoue que je ne connaissais Marc Bloch que par son livre « L’étrange défaite » et j’ai été stupéfait par la profondeur de ces notes rédigées en marge de ses activités dans la Résistance. Bloch dénonce l’obsession du bachotage et des concours, qui s’est amplifiée ces dernières décennies, et appelle à une révolution de l’enseignement qui préfigure toutes les réflexions « post-68 » sur la relation enseignant/élève. Il est à la fois amusant et consternant que Marc Bloch ait été « panthéonisé » par des hommes politiques qui ont creusé l’ornière qu’il avait dénoncée avec virulence dans les années 40 !!! Comme le dit Bernard Lahire, tout le monde a aujourd’hui les yeux rivés sur les résultats aux concours, sur les enquêtes comparatives (comme celles du classement PISA, du classement de Shangaï, etc.) et aucune place n’est laissée au plaisir et au désir d’apprendre, de chercher, de comprendre… Et il n’est pas possible de chercher à bifurquer, comme le fit Grothendieck, sans passer pour un idéaliste naïf ou un illuminé. Pour l’auteur, il en résulte un énorme gaspillage : la concurrence systématique ne fait pas émerger les « meilleurs » mais uniquement ceux qui auront été les mieux entraînés à franchir les tests et examens successifs, comme autant d’obstacles. Ces individus, quand ils deviennent enseignants ou chercheurs, continuent à développer un esprit académique, qui ne favorise pas l’invention et la création, et à entretenir un esprit de compétition et de performance. Or les grands chercheurs ont pour objectif de faire progresser la science, et non d’accumuler les honneurs. Bernard Lahire cite Grothendieck, Grigori Perelman et Richard Feynman, prix Nobel de physique qui démissionna de l’Académie des sciences en découvrant que la science y était secondaire face aux rivalités personnelles et aux enjeux de pouvoir. Bernard recopie une lettre de Feynman, qui commence par : « Je n’aime pas les honneurs » et se poursuit quelques lignes plus loin par « Je ne vois pas l’intérêt que quelqu’un à l’Académie suédoise décide que ce travail est suffisamment noble pour recevoir un prix. J’ai déjà reçu le prix. Le prix, c’est le plaisir de découvrir quelque chose, le coup d’envoi de la découverte, le constat que d’autres personnes s’en servent. » [nota : pour ceux qui veulent découvrir davantage les travaux et la personnalité de Richard Feynman, j'ai présenté sur CL son ouvrage "Lumière et matière"]
S'inscrivant dans la lignée de ces témoignages de grands scientifiques, Bernard Lahire propose de combattre l’obsession de la performance et défend un allègement drastique des programmes, afin de ralentir l’apprentissage et de libérer du temps, à la fois pour les élèves et les enseignants, en leur laissant du temps pour tâtonner et même patauger dans les problématiques, au profit du développement de l’esprit scientifique. Par exemple, l’injonction actuelle sur la durée des thèses de doctorat, limitée à 3 ou 4 ans, puis l’obligation de publier souvent des articles restreignent les initiatives et l’audace : la recherche s’enlise dans le conformisme des usages et freine toute velléité d’un travail réellement disruptif. Par exemple, Peter Higgs, prix Nobel en 2023 pour sa découverte du boson de Higgs, déclara qu’il aurait été mis au placard s’il faisait carrière aujourd’hui car, de toute sa vie, il n’a publié qu’une dizaine d’articles ! L’auteur cite aussi d’autres scientifiques (comme Carlo Rovelli et Evelyne Hayer) qui s’opposent à la culture du « publish or perish » et défendent la « slow science », c’est-à-dire une science sans but à court terme et affranchie de toute exigence productive. Le temps libéré doit permettre aussi de lire, de s’intéresser aux autres travaux et résultats de recherche. La science repose sur la collaboration et la coopération, que fragilise l’esprit de compétition. Marc Bloch affirmait déjà, en 1928, la nécessité de développer le travail de synthèse dès l’enseignement universitaire, et non se contenter d’analyses spécialisées.
Pour Bernard Lahire, l’institution scolaire et l’institution scientifique sont toutes deux indispensables au fonctionnement et à la survie de la société mais leur fonctionnement actuel impose à tout chercheur d’entrer en résistance contre les pressions induites par leurs contraintes néfastes à la recherche. L’époque étant à la rentabilité économique, le gouvernement USA est même « entré en guerre » contre la science et coupe tous les budgets des organismes de recherche. Pour l’auteur, citant aussi les travaux de Bourdieu qui louait l’esprit de rébellion, il est nécessaire de combattre tous les acteurs politiques ou médiatiques qui, au nom de l’efficacité productive, attaquent les institutions scolaires et scientifiques, et, en réalité, menacent la société et son avenir.
Avis personnel
En conclusion, cet ouvrage est salutaire car il valorise l’esprit scientifique et rappelle la nécessité de l’apprentissage des connaissances scientifiques tout en soulignant l'importance de l’épanouissement de la curiosité, du désir de comprendre et savoir. Ces facultés sont nécessaires non seulement à la recherche scientifique, qui conditionne nos capacités d’adaptation à notre environnement, mais aussi – et l’auteur ne le souligne pas assez - au fonctionnement de la société démocratique. En effet, l'esprit scientifique incite à cultiver l'esprit critique or nous vivons une époque où chacun est de plus en plus exposé au danger de manipulation par des influenceurs de toutes sortes, via les technologies de l’information. En fait, je trouve que Bernard Lahire manque parfois de recul sur la crise de l’esprit scientifique, que Ortéga y Gasset avait déjà pressentie et décrite dans les années 1930. Cette crise ne résulte pas uniquement de l’hyper-compétitivité entretenue par le système capitaliste, qui aurait pénétré le système éducatif. Les causes sont plus diverses et subtiles, et enracinées dans la société elle-même. Ortéga y Gasset soulignait notamment que l'esprit scientifique (dont les années 20/30 constituent l'âge d'or, avec l'élaboration quasi-concomitante de la Relativité et de la physique quantique) était une spécificité européenne, que menaçait l'esprit technophile des USA soucieux non pas de son rapport au réel (où la théorie scientifique est considérée comme un chemin d'accès et d'exploration vers des connaissances - positives ou négatives) mais de trouver des applications pratiques aux théories scientifiques (dont la valeur est celle d'un moyen de production pour développer des systèmes performants). La crise de l'esprit scientifique est à mettre en relation avec l'américanisation de la société et avec l'appétence hyper-technologique qu'elle induit : ainsi que l'ont montré Etienne Klein ou Michel Serres dans plusieurs de leurs essais, la société moderne n'est pas une société scientifique, juste une société d'usage et de consommation de la science appliquée à la technologie, et la parole véritablement scientifique devient de plus en plus inaudible. Par ailleurs, Bernard Lahire néglige totalement la responsabilité des fondateurs de la psychologie sociale et de la psychologie différentielle, qui ont posé les bases de l’évaluation systématique (par exemple, l’échelle métrique de l’intelligence élaborée par Binet) et ont généralisé les tests et les classements, y compris à des fins d’orientation professionnelle (voire d’eugénisme). En conséquence, la recherche en psychologie a fortement contribué à créer les conditions que Bernard Lahire déclare néfastes à la recherche scientifique ! Il y a un paradoxe qu’il contourne (trop facilement) par omission en se contentant d’accuser le système capitaliste et ses exigences de productivité. L'argument n'est pas erroné mais il est simpliste de l'ériger en cause unique, sans oublier que l'obsession d’évaluation et de mise en compétition permanente se retrouvait aussi dans le système éducatif des pays communistes d’Europe de l’Est. Enfin, le livre s’achève de manière caricaturale, comme une sorte de passage obligé, sur la défense des budgets de recherche or, à la lumière des arguments avancés, on pourrait penser qu’il serait plus pertinent, au lieu de maintenir les budgets d’un système défaillant, de profiter de sa fragilisation pour enfin proposer d’autres options.
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