Henry de Bournazel, l'épopée marocaine Henry Bordeaux

Henry de Bournazel, l'épopée marocaine de Henry Bordeaux

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Eric Eliès, le 29 juillet 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
Critiqué par Eric Eliès, le 29 juillet 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
La note : 6 étoiles
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Une biographie dithyrambique, qui offre une plongée dans l'ambiance des années 20/30 (à rebours des années dites "folles") et permet de comprendre l'esprit (et toutes les ambiguïtés) de la politique coloniale de la France

Qui se souvient d’Henry Bordeaux, romancier à succès de l’entre-deux guerres ? Peu de monde si on en croit CL, où aucun de ses romans n’est présenté. En fait, Henry Bordeaux a sombré dans l’oubli après la seconde guerre mondiale car cet académicien, aux idées très traditionalistes et attaché au terroir, a pleinement soutenu Vichy et a échappé de peu à l’épuration. Personnellement, je ne le connaissais que de nom et ne l’avais jamais lu, jusqu’à cet essai évoquant Henry de Bournazel et la guerre menée par la France, dans les années 20 et 30, pour consolider sa présence au Maroc. Le livre tourne rapidement à l’hagiographie de Bournazel, qu’Henry Bordeaux compare souvent à Guynemer (l’aviateur auquel il a consacré un essai, préfacé par le président américain Théodore Roosevelt) et célèbre comme un héros, un de ces chefs militaires intrépides et charismatiques tombés au champ d’honneur pour la gloire et la grandeur de la France. D’emblée, Bordeaux avoue sa totale adhésion à la politique d’expansion de la France et à la poursuite de l’édification d’un empire colonial. Pour Henry Bordeaux, la France, qui se doit d’être grande, est partout présente où la terre a bu le sang versé de ses soldats. Le bien-fondé de cette guerre marocaine, déclenchée alors que les cicatrices de la première guerre mondiale sont encore ouvertes, n’est jamais interrogé. En filigrane de cette biographie en forme d’apologie, on comprend que le France, qui maintient un énorme effort militaire en Afrique alors qu’elle doit se reconstruire et gérer la pacification de l’Europe dans un contexte troublé par les crises économiques, le réarmement de l'Allemagne et le surgissement de l’URSS, n’a pas pleinement compris toutes les conséquences de la première guerre mondiale. En fait, l’entre-deux-guerres n’a jamais existé : la France a vécu dans un état de guerre permanent attisé par un culte morbide de l’héroïsme et du sacrifice ultime de jeunes gens rêvant de mourir avec panache et faire trace dans l’Histoire. Même s’il n’en tire aucune leçon sur la vanité de ces désirs de gloire (dont Simone Weil, dans « L’enracinement », a si pertinemment dévoilé les causes et conséquences malsaines), Henry Bordeaux en est toutefois conscient, puisqu’il écrit :

Plus tard, frappé à son tour par le destin, Henry de Bournazel suscitera chez tous ses camarades cette même pensée : la beauté de la guerre est atteinte. Car la seule beauté de la guerre vient de tous ces sacrifices offerts par la jeunesse qui, faite pour l’amour, brave la mort. Et tous ces sacrifices, brusquement, apparaissent disproportionnés.

Bordeaux commence sa biographie en inscrivant le destin d’Henry de Bournazel dans celui de sa famille, Lespinasse de Bournazel, qui a donné à la France de grands chefs militaires. Henry Bordeaux, qui insiste sur le travail qu’il a mené pour rédiger l’ouvrage, s’est rendu en Corrèze, au château de la famille de Bournazel, à Seilhac, près de Tulle. Même si Henry de Bournazel a grandi au milieu de femmes (sa mère et ses trois sœurs : Yvonne, Adélaïde et Christiane), développant une forte sensibilité, son caractère est celui d’un chef de bande, fier, courageux et exigeant envers lui-même. Henry Bordeaux rapporte que le père d’Henry de Bournazel, qu’il a rencontré, lie la vocation de son fils à celui de la « race » des Bournazel, terrienne et militaire. Henry Bordeaux y ajoute l’influence de la branche des Bretenières, à laquelle appartient la grand-mère d’Henry. La famille de Bretenières est une lignée de magistrats, lettrés et artistes, aussi connue pour être celle de Just de Bretenières, ecclésiaste missionnaire qui fut martyrisé en Corée en 1866 (nota : Just de Bretenières a été canonisé en 1984, par Jean-Paul II). Pour Henry Bordeaux, Bournazel incarne donc l’excellence de la jeunesse française : bien née, vigoureuse, hardie et chrétienne. Il est trop jeune pour participer à la première guerre mondiale mais Bournazel est fasciné par les combats. Chez sa tante, la comtesse de Vinoncourt, qui s’est engagée dans la Croix-Rouge et accueille un hôpital, il voit affluer les blessés, dont certains sont mutilés ou infestés par la gangrène, mais au lieu d’être horrifié par les blessures, il est enflammé par l’ivresse de la guerre et rêve de partir. Ainsi, il écrit à un camarade :

Ah ! Combien je regrette de n’avoir pas un an de plus pour aller à la frontière. Mais si, d’après les prévisions, la guerre dure encore une année, quelle joie ce sera alors pour moi d’aller faire le coup de feu ! (…) Si seulement j’étais né plus tôt ! Ce n’est pas de veine. Bientôt, quand il n’y aura plus personne pour satisfaire à l’appétit glouton des obus allemands, ce sera nous qu’on appellera. Quelle chance !

A force d’insister auprès de son père, il parvient à obtenir une anticipation de son appel et part en régiment. Il y découvre la promiscuité et l’insalubrité des casernes mais s'impatiente surtout de n’être pas envoyé au combat. Finalement, sur les conseils de sa mère, il prépare le concours de Saint-Cyr (il est d'ailleurs reçu avec succès) puis, en juin 1917, il est enfin appelé en ligne dans les tranchées. Henry Bordeaux a rencontré au Maroc un des officiers qui le vit arriver, fin et frêle comme un adolescent mais toujours volontaire et ardent, qu’il fallait protéger contre son impétuosité… Par ailleurs, Henry Bordeaux donne à lire des extraits de lettres à ses proches qui dévoilent, outre un certain talent littéraire pour faire ressentir les sensations du combat, une grande lucidité sur les actions auxquelles il participe. Bournazel part ensuite à Saint-Cyr, auréolé du prestige d’avoir déjà combattu, puis, tout jeune officier, retourne au feu, en 1918, alors que Ludendorff tente de changer de stratégie pour percer le front par surprise et de relancer la guerre de mouvement. Mais, après quelques succès remportés par les Allemands, Foch, qui a reçu le commandement unifié des troupes, s’appuie sur les renforts américains et enchaîne des contre-attaques qui provoquent l’effondrement et le repli des troupes allemandes. Henry Bordeaux évoque son propre souvenir de l’armistice : affecté à l’état-major du général Degoutte, celui-ci était furieux que l’armistice soit venu trop tôt et ait empêché l’ultime bataille qui aurait provoqué la capture de milliers de prisonniers allemands. Bournazel a combattu jusqu’au matin du 11 novembre, motivant ses hommes par son courage et sa bonne humeur, et fut récompensé de la croix de guerre pour plusieurs faits de bravoure, notamment lors d’opérations de reconnaissance des nids de mitrailleuses allemands.

Au Maroc, il se montra tout aussi intrépide, toujours impeccablement vêtu de sa veste rouge de spahi qui permettait à ses ennemis de le repérer immédiatement au combat. Il prit part, dans les années 20, à la guerre du Rif, d’abord sous les ordres de Lyautey puis sous les ordres de Pétain (envoyé au Maroc pour succéder à Lyautey, jugé trop vieux et dépassé, pour organiser l’écrasement de la rébellion d’Abd El Krim, qui avait chassé les Espagnols du nord du Maroc et fondé la République du Rif en s’opposant aux puissances coloniales mais aussi au sultan du Maroc, qui appuyait son pouvoir sur la présence de la France) puis, dans les années 30, sous les ordres du général Giraud, aux opérations de « pacification » visant à neutraliser les dernières poches de résistance dans les montagnes de l’Atlas. Pendant longtemps, les balles semblèrent éviter Bournazel, lui conférant un grand prestige parmi ses hommes mais suscitant aussi, dixit Henry Bordeaux, l’admiration et la fascination de ses adversaires. Ne cessant de défier la mort avec un mélange d’audace et de grande désinvolture, il finit toutefois par être tué, en février 1933, lors d’un assaut contre des rebelles. Naît alors la légende d’un officier brillant et héroïque, que rien n’effrayait et qui affrontait joyeusement la mort, avec panache.

Henry Bordeaux décrit en détail (le livre contient même quelques cartes) les opérations et les combats contre la rébellion marocaine. Il est clair que la pacification fut une véritable guerre, qui a mobilisé de nombreux soldats et d’importants moyens militaires (artillerie, aviation, etc.), et fit de nombreuses victimes, notamment dans la population marocaine, car les armées françaises n’hésitèrent pas à employer des techniques de guerre moderne et même des gaz de combat. Le ton de l’ouvrage illustre toute la perversité de la politique coloniale : alors qu’Henry Bordeaux tente de célébrer la paix et autres bienfaits apportés par la France, les termes qu’il emploie démontrent une conception profondément inégalitaire et raciale de l’identité française. En effet, les Marocains y sont souvent présentés – je caricature à peine - comme des indigènes sauvages, braves et rusés, qu’il convient de dompter et soumettre avant de pouvoir les intégrer à la France, qui les aimera comme un grand propriétaire terrien dirige avec bonté le petit peuple et les paysans qui le servent sur ses terres… Et pendant que la France s’épuise à vouloir s’ériger en puissance impériale en dominant des peuples qui refusent son emprise, elle échoue à se reconstruire et à gérer les crises qui provoqueront la seconde guerre mondiale…

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Les éditions

Henry de Bournazel, l'épopée marocaine
de Bordeaux, Henry
Plon
ISBN : SANS000073733 ; 01/01/1935 ; 350 p.
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