Histoire de la Stasi Jean-Louis de Montesquiou

Histoire de la Stasi de Jean-Louis de Montesquiou

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire

Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 3 juillet 2026 (Inscrit le 21 février 2023, 71 ans)
Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 3 juillet 2026 (Inscrit le 21 février 2023, 71 ans)
La note : 10 étoiles
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Les secrets de la Stasi

La Stasi, la célèbre police secrète de la défunte République démocratique allemande (RDA), ne fut pas l’organisation de ce type la plus meurtrière de l’Histoire : elle n’a pas laissé derrière elle des centaines de milliers de cadavres comme la Gestapo. Elle ne fut pas non plus la plus cruelle et féroce : ses agents recouraient peu à la torture physique. Mais elle fut l’instrument de surveillance généralisée le plus puissant et efficace jamais mis en place par un État. Proportionnellement à la taille de la population, elle employait quatre fois plus d’agents que le KGB à l’apogée de son développement et vingt fois plus que le FBI et la CIA réunis. On estime qu’un adulte sur dix, et sans doute davantage, faisait l’objet de surveillance en Allemagne de l’Est. L’organisation était au cœur du fonctionnement de la RDA, et lorsqu’elle a disparu en même temps que celle-ci, quelque cinq à six millions de dossiers individuels représentant au moins deux milliards de pages, miraculeusement préservés de la destruction, permirent de mesurer l’échelle à laquelle elle avait opéré durant quarante ans et la profondeur à laquelle elle avait pénétré la société.

Sur la Stasi, il existe une littérature abondante en allemand et assez importante en anglais. En français, elle est plus maigre. Histoire de la Stasi, de Jean-Louis de Montesquiou, vient heureusement combler cette lacune, et de la manière la plus substantielle. Le livre, à ce jour le plus complet et fouillé sur le sujet dans cette langue, raconte l’histoire de l’organisation, de sa création en 1950, un an après la naissance de la RDA, à sa dissolution officielle au mois de décembre 1989, six semaines après la chute du mur de Berlin. Il décrit en détail sa structure et son fonctionnement, la composition de son personnel, son mode de recrutement et la manière dont il était formé. Il analyse son modus operandi et ses méthodes de travail, l’impact qu’avait son existence sur la société est-allemande et les conséquences psychologiques de la découverte du contenu de leur dossier sur ceux qui ont souhaité prendre connaissance du leur une fois les archives rendues publiques.

La raison d’être du Ministerium für Staatsschereit, appellation abréviée en Sta-si, était de protéger l’État socialiste contre ses ennemis et de l’aider à se maintenir et se renforcer. Officiellement inféodée au Parti, la Stasi avait en réalité largement celui-ci sous sa coupe. Au départ simple clone du KGB, elle développa rapidement une personnalité propre, tout en coopérant étroitement avec son homologue soviétique, qui la soutenait et qu’elle aidait en retour. La première et la plus importante de ses missions était le contrôle de la population du pays : police des idées et des publications subversives, prévention de la fuite de citoyens à l’Ouest, détection et neutralisation « dans l’œuf » des mouvements d’opposition au régime.

Pour ce faire, un appareil de surveillance d’ampleur gigantesque fut mis en place, largement la création d’un seul homme : Erich Mielke, dont la Stasi portait l’empreinte à un degré sans équivalent dans l’histoire des polices secrètes. Nommé en 1957 par le Secrétaire général du Comité central du Parti socialiste (SED) Walter Ulbricht à la tête d’une organisation dont il influençait déjà lourdement l’action depuis le début, promu membre du Politburo par son successeur Erich Honecker, qu’il avait aidé à accéder au pouvoir, Mielke, individu « trapu, à la mâchoire lourde et constamment crispée […] universellement décrit comme un homme au langage très brutal, froid, complètement dénué d’humour », dirigea de facto puis formellement la Stasi durant quatre décennies. C’était un communiste pur et dur qui conserva toute sa vie une grande admiration pour Staline, qu’il considérait comme un modèle et un maître. Convaincu, comme lui, qu’il convenait de faire le bonheur du peuple malgré lui, il estimait nécessaire, pour ce faire, de « tout savoir, et faire remonter tout ce qu’il importe de savoir ».

Dans ce but, la Stasi recourrait à une vaste panoplie de moyens classiques : écoutes téléphoniques, interception et ouverture du courrier, filatures. Pour mener à bien ces opérations, elle s’était dotée de moyens techniques considérables : « À son summum, la Stasi pouvait écouter 4000 conversations simultanément […] Les chambres d’hôtel, les restaurants, les salles de congrès, les foyers de suspects, les locaux du clergé [étaient] truffés de micros ». Le procédé dont ses agents s’était fait une spécialité, et dont l’utilisation a eu les effets les plus corrosifs sur la société est-allemande, c’était toutefois l’infiltration des groupes soupçonnés de représenter un danger pour l’État et le recours massif à des informateurs.

Au moment où elle a été démantelée, la Stasi avait un effectif d’un peu moins de 100.000 agents, y inclus les militaires, les gardes-frontières et les gardiens de prison, plus quelque 174.000 « collaborateurs non-officiels ». Il faut toutefois ajouter à ceux-ci une quantité considérable d’informateurs occasionnels, dont le nombre exact est inconnu mais a été estimé pour toute la période d’existence de la Stasi à plusieurs centaines de milliers de personnes. Les agents étaient recrutés de manière méthodique et systématique, les candidats potentiels étant sélectionnés et suivis parfois dès l’école primaire. Une fois choisis, ils suivaient une formation assez poussée, théorique (marxisme-léninisme, droit criminel, psychologie) et pratique : « techniques de surveillance, méthodes d’interrogation, fabrication de documents et, surtout, l’art de recruter et de gérer des informateurs ». Soumis au secret et à la discipline, travaillant de manière cloisonnée, ils bénéficiaient de salaires supérieurs à la moyenne et de divers avantages en nature. Chacun d’entre eux avait la responsabilité de 30 à 40 informateurs.

Ceux-ci n’étaient de manière générale pas rémunérés, mais pouvaient recevoir occasionnellement de petits cadeaux. Les motivations les poussant à collaborer, d’après les études menées par la Stasi elle-même, étaient variées : conviction idéologique, patriotisme, fierté de contribuer à la défense du pays, réaction au chantage et à la pression, voire besoin d’être écouté, compris et soutenu par quelqu’un.

À côté de ses missions de surveillance intérieure, la Stasi était aussi responsable du renseignement extérieur, c’est-à-dire, essentiellement, de l’espionnage en République fédérale allemande (RFA). Ces activités relevaient d’un service particulier formellement dépendant de la Stasi mais en pratique très autonome. Entre les deux entités existait d’ailleurs une forte rivalité, qui ne les empêchait pas d’échanger des informations et de collaborer pour certaines actions. Le chef du service de renseignement extérieur, HvA, était Markus Wolf, un homme aussi différent qu’il est possible d’Erich Mielke : « charmeur désinvolte et fort bel homme […] cultivé, sophistiqué, musicien, très brillant […] polyglotte [..] grand voyageur […] homme à femmes […] quand Mielke [était] chaste et prude. » On lui doit de nombreux exploits, dont le plus fameux est d’avoir placé un agent, Günther Guillaume, dans l’entourage de Willy Brandt, dont il devint le conseiller. La découverte de l’affaire entraîna la démission du chancelier.

Lorsque le mur de Berlin tomba, la déchiqueteuse se mit à fonctionner dans les lugubres locaux de la Stasi. Mais une intervention de la foule prenant d’assaut le bâtiment interrompit le travail de destruction et permit la récupération d’une grande quantité de dossiers ou de sacs de documents déchiquetés à partir desquels on put en reconstituer patiemment de nombreux autres. Quel sort fallait-il leur réserver ? Après une série de controverses et d’hésitations, le premier gouvernement de l’Allemagne réunifiée décida de mettre en place une commission chargée de les gérer et d’organiser leur mise à la disposition du public, pour des consultations rigoureusement encadrées.

Certains de ces dossiers ne contiennent que dizaines de pages, mais d’autres des milliers. Ceux qui ont eu la curiosité de demander à avoir accès au leur (trois millions de personnes environ) ont souvent été stupéfaits de découvrir la quantité d’informations que la Stasi avait accumulées sur eux à un niveau de détail et, souvent, de trivialité, étonnant, leur faisant dire qu’elle connaissait leur vie mieux qu’eux-mêmes. Le choc le plus violent a toutefois fréquemment été d’apprendre les noms ceux qui avaient livré ces informations - voisins, amis, collègues, proches, voire leur conjoint - et les ragots et les mensonges dont ils avaient fait l’objet, avec parfois des conséquences profondes sur leur carrière et sur leur vie.

Comment une telle normalisation du contrôle et de la délation a-t-elle pu s’installer ? « L’immense majorité des citoyens de la RDA, écrit Jean-Louis de Montesquiou à la suite du journaliste Burkhard Bilger, ne se percevaient ni comme collaborateurs ni comme victimes. Pour ceux qui n’avaient jamais vécu ailleurs [...] tout le monde scrutant tout le monde au sein d’une société très grégaire où le collectif primait, il était légitime (tout au plus agaçant) d’être surveillé et donc normal, voire recommandé, de surveiller en retour ». En RDA, la vie collective n’en a pas moins été placée durant près d’un demi-siècle sous le signe de la méfiance et de la peur.

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Les éditions

Histoire de la Stasi
de Montesquiou, Jean-Louis de
Perrin
ISBN : 9782262106003 ; 13/05/2026 ; 256 p. Broché
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