Le Pain perdu Edith Bruck
(Il pane perduto)
Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances
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Une vie à travers le siècle - témoignage d'une juive hongroise déportée à 13 ans à Auschwitz, devenue écrivaine pour témoigner, non seulement de la Shoah mais aussi de la vie qui se poursuit malgré les épreuves
« Le pain perdu » est le récit, parfois déroutant par son écriture très sobre, sans pathos et parfois presque sèche, d’une vie qui traverse le siècle, de la Hongrie à l'Italie en passant par Israël. Edith Bruck (appelée Ditke tout au long du récit), qui réside aujourd'hui en Italie et écrit en italien, est née en 1931, en Hongrie, dans une famille juive très modeste, dans un petit village de campagne. Le récit s’ouvre avec des accents de conte : " Il y a très très longtemps, il était une fois une petite fille qui, au soleil du printemps, avec ses petites tresses blondes virevoltantes, courait les pieds nus dans la poussière tiède. Dans la ruelle, dite Six-Maisons, du village où elle habitait, il y en avait qui lui disaient bonjour, et d’autres non. " mais, très vite, l’ambiance devient oppressante et la vie matérielle de plus en plus difficile. Malgré leurs parents, qui cherchent à les protéger d'un climat politique délétère et rêvent de s’exiler en Palestine, Ditke (dont la seule consolation est l’école, où elle est estimée et même aimée de sa maîtresse parce qu’elle est bonne élève), ainsi que ses nombreux frères et sœurs, sont de plus en plus confrontés à une hostilité croissante au sein du village, jusqu’à la rafle qui surprend la famille dans la nuit, au petit matin d’un jour d’avril 1944, quand des gendarmes hongrois viennent les chercher (son père tentant vainement de se défendre en montrant ses médailles de la 1ère GM, dont les gendarmes se moquent) et les mènent à la synagogue, où les autres juifs du village ont été déjà été rassemblés sous les insultes. Le titre du livre fait écho à ce moment, parce que sa mère ne cessait de gémir sur les pains qu’elle avait préparés la veille avec de la farine donnée par une voisine, dont la pâte avait levé dans la nuit et qu'elle allait perdre.
A partir de cet instant, tous les événements s’enchaînent avec rapidité et violence. Le style d’écriture change aussi radicalement, devenant plus brutal et factuel (comme si l'auteure déroulait sa vie en accéléré, ce qui créé parfois une frustration), et passe sans transition de la 3ème personne du singulier (évoquant une petite fille dans un passé lointain et presque irréel) à la 1ère personne du singulier (celui de la narratrice, comme si cette rafle marquait l'origine de son identité).
Les juifs du village sont transportés en train vers le chef-lieu local (non nommé) puis, sans qu’ils sachent ce qu'ils vont devenir, enfermés dans le ghetto de la ville, où ils survivent comme ils peuvent au milieu de la foule démunie et impuissante, subissant la violence des militaires hongrois et allemands qui les insultent et les dépouillent. Des rumeurs contradictoires courent dans le ghetto, sur la fin proche de la guerre (que le Reich serait en train de perdre) mais aussi sur des trains de déportation quittant la Hongrie. C’est dans ces circonstances que Ditke fête son 13ème anniversaire, avec un gâteau beau comme un miracle après qu’un ami du village a pris le risque d’entrer dans le ghetto pour leur apporter de la nourriture. En mai, les juifs sont chargés dans des wagons à bestiaux puis déportés vers Auschwitz. Ditke, devenue le numéro 11152 (marqué sur une pancarte qu’elle porte autour du cou), est vite séparée de ses parents et de son frère, mais reste avec sa sœur Judit, avec qui elle va traverser un enfer de plusieurs mois, qui lui fera perdre la notion du temps. Les deux sœurs sont déplacées à Dachau puis vers Bergen-Belsen. Malgré les souffrances, elles parviennent à survivre, résistant à la maladie et à la faim, aux marches forcées, aux travaux épuisants et au sadisme – physique et moral - des soldats et des gardiens des camps. C’est ainsi que Ditke, âgée de 13 ans, apprend, par une kapo juive polonaise, la mort de sa mère :
« – Tu vois cette fumée ? me demanda-t-elle en m’indiquant un endroit au-delà des nombreux blocs. – Oui. – Tu sens cette puanteur de chair humaine ? – Mais… – Ta mère était grosse ? – Un peu… – Alors elle est devenue du savon comme la mienne ! (…) Allez, allez, cesse de pleurer, ta mère est allée à gauche, hein ? On l’a brûlée ! »
La vie dans les camps n’est pas précisément décrite. Au contraire, le ton est sec (ce qui pourrait rappeler « Si c’est un homme » de Primo Lévi, dont la froideur objective est parfois étonnante) et concentré sur l’obsession de survivre et de résister à la tentation du suicide, qui finit par user la volonté de nombreuses prisonnières (notamment les femmes citadines et bourgeoises, qui n’ont pas été endurcies par la vie paysanne et n’ont pas été mentalement préparées à subir de telles privations et un tel désespoir) :
Est-ce que c’était trois mois ou trois années qui s’étaient passées ? Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute on mourait : l’une par sélection, une autre à l’appel, une autre de faim, une autre de maladie et une autre, comme Eva, suicidée, foudroyée par le courant du fil barbelé, restant longtemps accrochée comme le Christ en croix. Son image s’est imprimée en moi et en Judit, Eva était une part de nous-mêmes, de notre village, de mon enfance lointaine. Dès ce jour, nous nous sommes promis l’une à l’autre, de ne pas nous suicider, car Judit avait déjà tenté à plusieurs reprises d’en finir. Ensuite, elle me disait de ne pas avoir peur, car elle ne me laisserait jamais seule, elle avait promis à maman de nous ramener chez nous.
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Comment ont-elles pu survivre ? Outre leur incroyable résistance, elles ont eu la « chance » (un peu comme Primo Lévi qui rattachait sa survie à un poste d’assistant chimiste en laboratoire) d’être transférées d’Auschwitz à Dachau, puis d’être affectées à des tâches en cuisine pour servir un mess d’officiers allemands. Le livre contient aussi quelques anecdotes, à la fois tragiques et surprenantes. Elle évoque des soldats donnant en ricanant des saucisses à leurs chiens devant les prisonnières privées de nourriture, elle évoque aussi les pendaisons auxquelles elle est obligée d’assister et les pyramides de corps que les prisonnières doivent entasser pour nettoyer le camp des cadavres, etc. Elle évoque aussi, qu’un jour, un soldat allemand lui donne l’ordre de nettoyer sa gamelle, où il a lui intentionnellement laissé un fond de nourriture qui lui semble un don du ciel. Un autre jour, alors que Judit et Ditke effectuent une corvée hors du camp et portent des charges dans la neige, Judit, sentant Ditke trébucher et se laisser partir d’épuisement, insulte un des soldats allemands qui l’insulte à son tour, dégaine son arme puis, contre toute attente, après l'avoir mise en joue, ne l’abat pas, lui dit que son courage lui fait mériter de vivre encore et aide Ditke à se relever. Le 15 avril 1945, tout bascule. Les prisonnières découvrent que les Allemands ont déserté dans la nuit et, quelques heures après, des soldats américains investissent le camp où ils découvrent, incrédules et horrifiés, la grappe des prisonnières qui s’agglutinent autour d'eux pour être sauvées. Ditke et sa sœur sont prises en charge à l’hôpital militaire de Bergen-Belsen : elles reçoivent une robe et des soins, et leur alimentation est lentement rétablie à la normale. Au bout de quelques mois, Ditke et Judit se sentent redevenir vivantes, flirtent avec des garçons de leur âge originaires de Transylvanie, mais attendent vainement d’être rapatriées en Hongrie. Finalement, elles décident, avec des soldats hongrois rencontrés à Bergen, de rentrer en Hongrie par leurs propres moyens, en montant sur des trains de marchandises ou en marchant à travers bois.
La très grande singularité du livre d’Edith Bruck est de se poursuivre bien au-delà des camps et de montrer que la tragédie des Juifs ne s’est pas arrêtée avec la fin de la guerre. Quand Ditke et Judit parviennent en Hongrie, elles ne se sentent pas bien accueillies, même par leurs deux sœurs aînées qui étaient mariées et avaient échappé à la déportation. Quittant Budapest occupée par les Russes (dont les soldats ont la réputation d’être des violeurs), elles poursuivent leur voyage jusqu’à leur petit village et découvrent que la maison familiale a été pillée ; Ditke souffre notamment de voir de vieilles photos de famille dans la boue et le fumier de la ferme… Judit décide alors de partir pour la Palestine (où leur mère rêvait d’aller) mais son navire est détourné par les Anglais vers Chypre. Ditke tente de rester encore en Hongrie, comptant sur l’hospitalité de son frère David et de ses sœurs mais la situation est compliquée, et de plus en plus tendue par l’occupation soviétique. Sa présence embarrasse ses sœurs (d’autant que Ditke est très jolie et suscite la convoitise de personnes proches de la famille). Son frère David, qui milite dans une cellule communiste clandestine, tente d’arranger un mariage pour la mettre en sécurité, mais Ditke refuse : voulant rester indépendante, elle décide de migrer à son tour vers la Palestine et embarque sur un navire à Marseille (où, pour la première fois de sa vie, elle voit la mer et des gens noirs, qui l’étonnent). C’est à cette période que Ditke commence à écrire. Une fois arrivée en Israël, Ditke, contrairement à sa sœur Judith (qui a finalement elle aussi réussi à rejoindre la Palestine), ne se sent pas à sa place en raison de l’effervescence nationaliste et militariste. Tous les juifs sont sommés de participer à la naissance du nouveau pays et Ditke, en tant que jeune femme célibataire, constate qu’elle n’a d’autre choix que de s’engager comme soldate ou de se marier, pour faire de nombreux bébés qui contribueront à la construction du pays. Un peu en désespoir de cause, Ditke, qui hait l'uniforme et n’a que 17 ou 18 ans, décide de se marier avec un jeune homme qu’elle avait rencontré sur le bateau et qui lui avait plu, mais celui-ci se montre rapidement jaloux et violent, la poussant à se réfugier chez sa sœur Judith et à engager une procédure de divorce. Le récit détaille les nombreuses rencontres de Ditke en Israël. Ayant appris l’hébreu, Ditke travaille dans un restaurant d’Haïfa où elle fait plusieurs rencontres qui vont changer sa vie, notamment avec des amateurs de poésie (l’un d’eux lui offre un recueil d’Attila Jozsef, qui devient son poète préféré, qu’Edith Bruck a, plus tard, traduit en italien) puis avec un impresario qui lui propose d’intégrer une compagnie de ballet. Au désarroi de sa sœur, qui considère que ce métier est dégradant, Ditke saute sur l’occasion de quitter Israël et se retrouve danseuse de cabaret à Athènes. Elle n’aime pas sa nouvelle vie, notamment l’obligation de devoir boire avec les clients des bars où la troupe se produit, mais, lors d’un passage à Istanbul où elle a un numéro chanté, sa beauté et sa grâce séduisent un couple de hongrois qui gère une troupe professionnelle, la Compagnie Max. Après plusieurs spectacles à Zurich, la compagnie se déplace à Naples. Pour la première fois de sa vie, Ditke se sent chez elle, dans cette ville « vociférante, pauvre, riche, dégradée, humaine et insistante ». Tombée amoureuse de l’Italie, Ditke n’en repartira pas. Jeune et jolie, elle fait des rencontres qui vont lui permettre de travailler dans un institut de beauté puis d’entrer dans le milieu du cinéma. Elle rencontre également un critique littéraire, un immigré arménien, qu’elle épouse (Nelo Risi, dont quelques vers ouvrent le livre). Dès lors, Edith Bruck va se partager entre cinéma, littérature (elle écrit en italien ou traduit en italien des écrivains hongrois) et témoignages sur la Shoah. A la fin du livre, elle exprime sa reconnaissance envers l’Italie mais avoue s’inquiéter de plus en plus des résurgences nationalistes. Elle manifeste aussi son attachement à la Hongrie, qui vient de l’élire à l’Académie hongroise. Néanmoins, elle avoue s’interroger sur les témoignages de reconnaissance qu’elle reçoit, qui suscitent en elle des sentiments mêlés :
Un ressentiment ? Peut-être envers le monde qui, autrefois assassin, m’avait exclue de la communauté civile et avait voulu me supprimer. Et je me demandais : « Tout cela, est-ce destiné à l’écrivain, ou bien est-ce une sorte de rachat pour la survivante de la part de ceux qui ne me doivent rien ? »
L’ouvrage s’achève par une « Lettre à Dieu », en rupture avec le ton factuel, et parfois laconique, du récit d’une vie condensée en moins de 150 pages (et de ce fait parfois un peu difficile à suivre). Cette lettre d’une femme de 89 ans est émouvante par les inquiétudes et interrogations qu’elle dévoile, en écho aux inquiétudes et interrogations de la petite fille qui vivait et jouait ruelle des Six Maisons. Edith Bruck se souvient que sa mère l’irritait à toujours s’adresser à « Dieu », lui demandant tout mais n’obtenant que du silence. Edith Bruck se souvient aussi de son père, méprisé par sa mère qui considérait que ses enfants lui avaient été donnés par « Dieu » et non par cet homme pauvre, rêveur et nul en affaires, qui parvenait à peine à faire vivre sa famille. Quand il partit pour la 1ère GM, il était fier d’avoir été convoqué et de son uniforme hongrois mais revint humilié et blessé d’avoir été chassé parce que juif. L’injustice est partout et les juifs ont connu l’Enfer (Edith Bruck compare le doigt de Dieu peint dans la chapelle Sixtine à celui de Mengele, qui désignait la mort et la vie). Alors, à quoi servent les prières puisque « Dieu » laisse faire ? Néanmoins, elle continue à prier « Dieu » pour que sa survie ait un sens, pour qu’elle soit le témoignage vivant que la haine n'a pas triomphé puisqu'elle n'a pas de haine, même envers ses tortionnaires :
Pitié oui, envers n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre et c’est dont je Te remercie, dans la Bible « Hashem », dans la prière « Adonai », et dans la vie de tous les jours, Dieu.
Les éditions
Le pain perdu[Texte imprimé], Edith Bruck traduit de l'italien par René de Ceccatty
de Bruck, Edith Ceccatty, René de (Traducteur)ISBN : 9782364686090 ; 07/01/2021 ; 168 p. Broché
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