L'Echo du temps: La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire Jeremy Eichler

L'Echo du temps: La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire de Jeremy Eichler
(Time's echo)

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire , Arts, loisir, vie pratique => Musique

Critiqué par Poet75, le 29 avril 2026 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 70 ans)
Critiqué par Poet75, le 29 avril 2026 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 70 ans)
La note : 10 étoiles
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Musique de la mémoire et mémoire de la musique

« Je pars (…) de l’idée que les œuvres musicales se chargent de couches de signification supplémentaires au fil du temps, aussi bien à travers l’histoire de leur interprétation qu’à travers les autres textes, les autres vies et les autres histoires qu’elles charrient et tentent d’éclairer. C’est pourquoi, bien que ce livre porte sur la musique de la mémoire, il y sera nécessairement question, également, de la mémoire de la musique et de la mémoire sociale de l’art… » Ainsi s’exprime Jeremy Eichler dans le but de synthétiser le propos de cet ouvrage, paru en 2023 aux États-Unis et enfin traduit et publié en français. C’est la musique comme « témoin de l’histoire et vecteur de mémoire pour le monde d’après la Shoah » qui est au cœur d’un ouvrage très documenté mais cependant écrit dans le but d’être accessible à un large public.
Quatre compositeurs majeurs du XXème siècle alimentent les récits et les réflexions de l’auteur, un auteur qui brasse large et convoque, s’il est besoin, des compositeurs plus anciens comme Beethoven ou Mendelssohn, mais aussi des philosophes et écrivains comme Goethe, Adorno, Benjamin, Sebald ou Zweig. Cela étant, les quatre qui sont au cœur de l’ouvrage ont tous été confrontés, d’une manière ou d’une autre, aux horreurs perpétrées par les nazis et par ceux qui collaborèrent activement avec eux, en particulier à la Shoah, et ont produit, chacun, au moins une œuvre en écho à ces innommables barbaries : Arnold Schoenberg (1874-1951) avec Un survivant de Varsovie, Richard Strauss (1864-1949) avec ses Métamorphoses, Benjamin Britten (1913-1976) avec son War Requiem et Dmitri Chostakovitch (1906-1975) avec sa Symphonie no 13 « Babi Yar ».
Le point de départ de l’ample récit proposé par Jeremy Eichler n’est pas musical et il a lieu bien avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler. On raconte, en effet, que, non loin de Weimar, s’élevait un chêne à l’ombre duquel Goethe aimait se reposer et converser avec son secrétaire Eckermann. Or, quand les nazis érigèrent le camp de concentration de Buchenwald, ce même chêne se trouva à l’intérieur de l’enceinte et ses branches servirent, à l’occasion, de potences. Un même arbre symbolisa, d’une part l’esprit et la culture, de l’autre le summum de la violence et des atrocités inexprimables. L’effarement que l’on ressent devant le gouffre béant qui scinde le cœur de l’homme est présent, comme un leitmotiv, tout au long de L’Écho du temps.
Avec Jeremy Eichler, qui parcourut les différents lieux dont il est question dans son ouvrage, d’ailleurs constellé de nombreuses photographies, nous voici conviés à marcher sur les traces des quatre compositeurs précédemment cités : avec Richard Strauss qui, à l’aube du nazisme, osa confier le livret de son opéra intitulé La Femme silencieuse au juif Stefan Zweig, ce qui ne l’empêcha pas, plus tard, d’accepter quelques faveurs du régime en place, avant de composer, sous le coup de la dévastation d’une partie de l’Allemagne, ses Métamorphoses comme un « caillou sonore et harmonique sur la tombe de ce que fut le rêve de la grande culture allemande » ; avec Arnold Schoenberg qui, en 1947, alors qu’il se trouvait au Nouveau-Mexique, composa Un survivant de Varsovie, œuvre mémorielle sur le ghetto de la capitale polonaise culminant dans la prière du « Ch’ma Israël » ; avec Benjamin Britten, compositeur résolument pacifiste qui éleva un monument musical, son War Requiem, comme un grand chant funèbre et ouvert sur l’espoir dédié aux victimes de toutes les guerres, l’œuvre étant hantée, par le truchement de plusieurs poèmes de Wilfred Owen (1893-1918), par ceux qui tombèrent lors de la Grande Guerre ; enfin avec celui qui, malgré l’obstacle du Rideau de fer, se lia d’amitié avec Britten, le russe Dmitri Chostakovitch qui, en dépit d’une « amnésie forcée » voulue par les maîtres du Kremlin, à commencer par Staline, occultant les massacres de Juifs perpétrés par les nazis, mais aussi par, entre autres, des Ukrainiens collaborateurs, composa sa 13ème symphonie « Babi Yar » comme un hommage aux nombreuses victimes de ce qu’on appelle la « Shoah par balles », en particulier toutes celles qui tombèrent au ravin de Babi Yar, près de Kiev, un lieu que les autorités soviétiques essayèrent, par tous les moyens, de dissimuler.
Passionnant d’un bout à l’autre, remarquablement composé, écrit avec talent, l’ouvrage de Jeremy Eichler, tout en s’appuyant sur certaines œuvres musicales et sur leurs résonances, dépasse le seul sujet musical pour interroger ce que nous appelons notre civilisation, avec ses grandeurs et ses abimes, en prenant appui sur la « Bildung », à la fois connaissance des racines et projection vers l’avenir.

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Les éditions

L'écho du temps[Texte imprimé], la guerre, la Shoah et la musique de la mémoire, Jeremy Eichler traduit de l'américain par Laurent Slaars préface de Jeremy Eichler
de Eichler, Jeremy Slaars, Laurent (Traducteur)
les Belles lettres
ISBN : 9782251457581 ; 22/10/2025 ; 392 p. Relié
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