Groenland, le pays qui n'était pas à vendre Mo Malø
Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Policiers et thrillers
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Un thriller en guise de plaidoyer pour la culture groenlandaise, malheureusement gâché par une intrigue grotesque
Je ne connaissais pas Mo Malo, auteur français de polars se déroulant dans les terres glacées du Groenland, jusqu’à ce petit livre, au titre claquant comme une proclamation d’indépendance affirmant la résistance d’un peuple face aux convoitises des grandes puissances. La couverture était jolie, comme une métaphore de la force et de l’union des inuit et de leur attachement viscéral à la vie polaire. Pourtant, le 4ème de couverture m’avait inquiété, par son pitch grotesque :
5 heures maximum.
C'est le délai qui a été donné pour mettre aux enchères un pays, un peuple. Le Groenland. Quatre nations sont en jeu : les USA, la Chine, la Russie et le Danemark. Sous les yeux médusés de milliards de spectateurs, le Premier ministre groenlandais, Frederik Karlsen, donne le départ. Trahison ? Non. Il est menotté à sa chaise. Séquestré loin de tout. Sa femme et sa fille tenues en otage, suspendues à un câble d'acier, au-dessus de la banquise.
Et j’aurais dû écouter mon pressentiment. Effectivement, le récit dérape rapidement dans le n’importe quoi : on n’y croit jamais et l’auteur en est d’ailleurs conscient puisqu’il dégaine une double pirouette finale (que je ne révélerai pas pour ceux qui voudraient malgré tout lire ce roman) pour tenter d'en désamorcer les invraisemblances. Après une rapide recherche sur internet pour mieux connaître l’auteur, j’avoue avoir été sidéré par la quantité de commentaires qui, sur Babelio, font l’éloge d’un suspense haletant, alors que - à titre personnel – il m’a paru à peine plus palpitant que celui de « la femme de ménage se marie », que j’ai lu par curiosité d’un « phénomène » littéraire mondial. Heureusement, l’une des qualités de « Groenland » est, tout comme « la femme de ménage se marie », d’être assez court pour inciter le lecteur à ne pas abandonner en route et achever sa lecture.
L’idée de départ était pourtant intéressante : l’auteur imagine, dans un futur proche, que le Groenland, devenu indépendant, est confronté à de graves difficultés financières dont les grandes puissances essayent de profiter, notamment les USA (dont la politique est restée dans la lignée des derniers discours de Trump sur l'absolue nécessité pour les USA de s'emparer du Groenland). C’est alors qu’une mystérieuse organisation kidnappe la famille du président groenlandais et le force, sous la menace de tuer sa femme et sa fille – qui sont filmées en direct, suspendues à un câble, au-dessus d’un trou creusé dans la glace -, à mettre son pays en vente dans des enchères publiques, qui seront diffusées en direct et en mondovision pendant que le câble descendra lentement, pour empêcher le président groenlandais d’interrompre les enchères avant leur conclusion. Malgré leur indignation, les grandes puissances (USA, Chine, Russie + le Danemark, qui n’a pas renoncé à son souhait de rester puissance tutélaire) acceptent de se soumettre à ces exigences et se livrent donc une compétition acharnée à coups de milliards pour acquérir le Groenland. Qui en sortira vainqueur et emportera le gros lot ? Suspense... Pendant ce temps, tandis que la population groenlandaise s’émeut de voir son pays mis en vente et proteste violemment dans les rues de Nuuk, la police du Politigarden (avec son classique duo du vieux flic expérimenté et de la jeune flic, novice mais brillante) essaye de localiser le président et sa famille, tous trois retenus en otage. On croirait lire le scénario d’un mauvais téléfilm policier tant les ficelles sont grosses. Rien n’est crédible, notamment les enchères et l'attitude des négociateurs mandatés par les grandes puissances. On peut certes louer la volonté de l’auteur de prendre la défense du peuple groenlandais (le récit est parsemé de petites scènes de vie, qui rendent hommage à un style de vie traditionnel, à la fois rude et grandiose), et d’adopter une posture de lanceur d’alerte pour dénoncer l’appétit cupide des grandes puissances, avide de piller les ressources naturelles de l'Arctique au mépris des populations soucieuses de préserver leur lien à la nature, mais son récit dessert son propos tant il est ridicule, avec des effets de suspense tartinés à la truelle.
Ce qui se jouait là relevait d'une douleur, d'une obscénité, comme sans doute aucune retransmission en direct n'en avait jamais offert à la soif d’effarement des masses. Même le 11 septembre n'avait pas distillé pareille adrénaline. Car ce n'était pas le nombre de victimes qui primait, mais bien la lenteur insupportable du martyre.
En fait, l’auteur aurait presque dû renoncer à ces artifices pour se consacrer à son vrai message : un plaidoyer (dont j'avoue ne pas discerner s'il est sincère ou opportuniste) pour le peuple groenlandais, dont il dévoile – à gros traits - les souffrances et les inquiétudes face à une modernité mi-souhaitée mi-subie mi-redoutée (comme par ailleurs en de très nombreux endroits du monde). En effet, ce sont les quelques anecdotes (sur l'art de la chasse au phoque, sur les dangers de la glace, sur le ressentiment de la population envers le Danemark, etc.) et références culturelles (par exemple, quelques mots en kalaallisuut renvoyant à des concepts spécifiques de la culture groenlandaise, l'évocation des mythes, comme celui de Sedna, ou de quelques usages locaux comme l'interdiction de fermer la porte des maisons pour permettre à toute personne égarée de pouvoir trouver refuge en cas de tempête, etc.) qui confèrent un peu de densité et de charme au récit. Par ailleurs, le livre contient en conclusion une petite chronologie très intéressante car elle apprend au lecteur attentif que les Vikings norvégiens (s'ils ne sont pas les premiers occupants du Groenland puisque les premiers Amérindiens de culture Saqqaq sont arrivés en 2500 av.JC) ont en réalité précédé les Inuits - qui sont les ancêtres des groenlandais contemporains - dans le peuplement de l’île !
Les éditions
Groenland[Texte imprimé], le pays qui n'était pas à vendre, thriller, Mo Malø
de Malø, MoISBN : 9791040125013 ; 03/10/2025 ; 192 p. Broché
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