Une vie probable Olivier Charneux

Une vie probable de Olivier Charneux

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Lucien, le 26 février 2026 (Inscrit le 13 mars 2001, 70 ans)
Critiqué par Lucien, le 26 février 2026 (Inscrit le 13 mars 2001, 70 ans)
La note : 9 étoiles
Visites : 305 

« Romancer est un bon moyen pour appréhender nos vies. »

J’écrivais récemment à propos du récit de Violaine Lison, "Lequel de nous portera l’autre ?" : « Réussite et grandeur de la littérature quand, comme ici, l’écriture rejoint la vie, l’écriture EST la vie. » La même expression pourrait s’appliquer au dernier livre d’Olivier Charneux, "Une vie probable". C’est qu’il est question de vie dès le titre, et dès le propos dévoilé en quatrième de couverture : « "Il a également publié deux livres autobiographiques, L’Enfant de la pluie" (1999) et "Être un homme" (2001). "Une vie probable" en est le prolongement. »
La comparaison s’arrête là. En effet, si Violaine Lison n’a pas connu Léonce Delaunoy, s’il n’était pas de sa famille, si elle a construit son récit à partir d’une série d’objets et de carnets fournissant de nombreux détails sur la vie de son personnage, Olivier Charneux, au contraire, tente de narrer une "vie probable" de sa sœur Catherine, suicidée le 22 novembre 1970, à dix-huit ans, deux ans après leur père. L’auteur, né en 1963, a donc vécu sept ans à proximité de sa grande sœur, de onze ans son aînée. Pourtant, les documents dont il dispose pour dire cette brève existence sont aussi rares que les souvenirs qu’elle a laissés dans la mémoire d’une mère aujourd’hui nonagénaire et d’une fratrie survivante de quatre frères et sœurs. Tout se passe comme si Catherine avait disparu, ou comme si elle n’avait jamais existé.
Deuxième différence : si Violaine Lison reste aussi proche que possible de la vérité de Léonce (cherchant à dire « rien que la vérité, toute la vérité », pour reprendre une formule célèbre), la pauvreté des sources et des témoignages oblige Olivier Charneux à reconstruire, voire à inventer : « Je suis celui qui rêve la vie de ma sœur. À partir de faits réels, j’invente en partie son histoire, essaye de combler ses blancs et ses silences pour comprendre sa trajectoire, révéler toutes les causes possibles de son geste ultime. Romancer est un bon moyen pour appréhender nos vies. »
En cela, il se rapproche de Georges Perec, qui apparaît d’abord dans le livre sous la forme d’un clin d’œil au protagoniste de "La Disparition", Anton Voyl. La libraire chez qui Catherine cherche un temps du travail s’appelle en effet… Antonia Voyl. On trouve chez elle plusieurs exemplaires du célèbre roman dont toute trace de la lettre E a disparu. Ce qui nous amène à une autre œuvre majeure de Perec, "W ou le souvenir d’enfance", dont la dédicace tient en deux mots : « Pour E » (E = « eux », les parents de l’auteur disparus pendant la guerre, l’un tué au combat, l’autre brûlée à Auschwitz). Olivier Charneux, paraphrasant Perec, aurait pu écrire : « Pour L » (L – « elle », la sœur « disparue sans laisser de traces », si ce n’était cette sépulture anonyme, n° 37 dans le carré 10 A du cimetière de Mézières, qu’il retrouve à la fin de son enquête).
Olivier Charneux n’est sans doute pas le seul à avoir perdu par suicide un parent ET un frère ou une sœur. Cela seul ne ferait pas de lui un écrivain. De même, la fatalité de la souffrance, l’homme jouet des dieux ne suffisent pas à engendrer la tragédie grecque. Il y faut le génie d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide. Le mérite de l’auteur est d’avoir utilisé son talent d’écrivain pour rendre la vie à celle qui n’a pas vécu, tirer de l’oubli celle que tout le monde avait oubliée. "Une vie probable", oui. Une vie possible. Car tant de blancs, tant de silences interdisent une reconstruction fidèle que c’est tout de même un "roman" que nous lisons. Quant aux raisons qui ont conduit la jeune fille à choisir la mort, elles me rappellent l’essai d’Antonin Artaud, "Van Gogh le suicidé de la société". Catherine, elle aussi, est la suicidée d’une société (au sens large) qui la conduit peu à peu, pas à pas, depuis le jour de sa naissance et même depuis plus tôt déjà, vers cette nuit de novembre 1970 où elle décide de s’étouffer. Comme pour, peut-être, enfin respirer…

Connectez vous pour ajouter ce livre dans une liste ou dans votre biblio.

Les éditions

Une vie probable
de Charneux, Olivier
Seuil
ISBN : 9782021597066 ; 06/02/2026 ; 144 p. Broché
Amazon FR
Amazon BE
» Enregistrez-vous pour ajouter une édition

Les livres liés

Pas de série ou de livres liés.   Enregistrez-vous pour créer ou modifier une série

Forums: Une vie probable

Il n'y a pas encore de discussion autour de "Une vie probable".


En achetant chez nos partenaires, vous nous aidez.
Mais faire vivre les libraires indépendants est important aussi