Je suis Romane Monnier Delphine de Vigan
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Nos vies hyperconnectées
C’est l’histoire d’une rencontre que propose Delphine de Vigan dans son nouveau roman, mais d’une rencontre qui ne se réalise que par le truchement d’un échange de smartphones, comme s’il n’était plus possible, de nos jours, de livrer quelque chose de soi-même que par ce biais-là. Nos vies racontées dans les diverses applications de nos smartphones, nos vies éparpillées, morcelées, dont il faudrait rapprocher les divers éléments comme on le fait avec les pièces d’un puzzle.
C’est précisément ce à quoi se livre Thomas, homme d’une cinquantaine d’années, père d’une fille prénommée Léo qui s’en est allée vivre loin de lui, salarié dans une petite boutique de reprographie. Or, un matin, au lendemain d’une soirée dans un bar, il se rend compte que le smartphone qu’il a ramené avec lui n’est pas le sien. Une inconnue, qui se tenait près de lui, a certainement emporté le sien par mégarde… Par mégarde ? En vérité, Thomas ayant réussi à communiquer avec celle qui a subtilisé son smartphone, il découvre que l’échange des appareils n’a pas été fortuit mais volontaire. Plus étonnant encore, la jeune femme en question, tout en lui renvoyant son smartphone, non seulement n’accepte pas de récupérer le sien mais lui livre les mots de passe qui lui permettront d’accéder facilement à tout son contenu.
Que faire alors ? Qui résisterait à une telle invite ? La jeune femme ayant délibérément abandonné son smartphone entre les mains d’un inconnu et ayant tout aussi délibérément donné les clés d’entrée dans les diverses applications et documents de l’appareil, n’est-on pas tenu de s’exécuter ? C’est donc sur ce terrain que se déploie le roman de Delphine de Vigan ou, plus exactement, non seulement sur le contenu du smartphone de la jeune femme qui se nomme Romane Monnier et donc sur sa personnalité et sur sa vie privée mais aussi sur les effets de cette intrusion sur le for interne de celui qui s’y livre, Thomas. Ce que celui-ci découvre progressivement sur ladite Romane le contraint à opérer une relecture de sa propre vie, sans se limiter aux apparences d’ une existence bien rangée, celle d’un homme ayant une fille, un travail et des amis (Nour et Nathan).
En fouillant dans le téléphone de Romane, en découvrant, petit à petit, des contenus de SMS, de courriels, de messages vocaux, de journal intime (retranscrits par Delphine de Vigan qui peut jouer ainsi sur différents registres), Thomas est renvoyé à lui-même, à sa solitude, à ses incapacités, à ses erreurs. C’est à une quête et à une sorte d’enquête que se livre Thomas en rassemblant les pièces du puzzle dispersées dans le smartphone de Romane Monnier, en entrant ainsi, de plus en plus, dans son intimité, dans les révélations de ses goûts, de ses habitudes, de ses questionnements, de ses erreurs, de ses failles, pour en fin de compte aboutir à ce paradoxe : plus on se livre, plus on laisse de traces numériques, plus on s’expose soi-même, plus l’énigme grandit au lieu de trouver sa solution. En croyant tout dire sur soi-même, on ne fait qu’obscurcir la vérité profonde de son être réel.
Comme elle l’avait déjà entrepris dans Les Enfants sont rois (2021), Delphine de Vigan pose un regard acéré sur notre temps, celui des nouvelles technologies et de l’hyper exposition numérique. Romane Monnier, qui a tant écrit et enregistré sur son smartphone, finit par percevoir l’inanité de ce qu’elle s’est acharné à faire durant trop d’années, elle en prend tellement conscience qu’elle laisse tout à un inconnu pour opérer sa mue, se débarrasser de l’encombrante accumulation des fichiers et enregistrements numériques. La soi-disant vérité sur soi qui en émane n’est que poudre aux yeux, illusion, tromperie. Même en additionnant les points de vue, même en enregistrant tout ce qui se présente, on ne peut avoir la garantie d’accéder au réel. La force du roman de Delphine de Vigan, c’est précisément, en détricotant les illusions générées par nos pratiques numériques, de rechercher le peu ou le prou de ce qui reste de véritablement humain dans nos vies hyperconnectées.
Les éditions
Je suis Romane Monnier[Texte imprimé], roman
de Vigan, Delphine deISBN : 9782073113252 ; 15/01/2026 ; 336 p. Broché
Les livres liés
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Je te like, moi non plus.
Critique de Pascale Ew. (, Inscrite le 8 septembre 2006, 59 ans) - 4 avril 2026
Romane tente notamment de comprendre son passé en interrogeant ses parents qui ont deux versions incompatibles sur leur couple divorcé. Elle déprime sérieusement et remet en cause ses relations qui lui paraissent superficielles et dont elle s’éloigne petit-à-petit.
Delphine de Vigan pose beaucoup de questions existentielles très actuelles : à propos de nos vies de plus en plus virtuelles, accrochées aux smartphones, à propos de la vérité, de plus en plus déformée, divergente entre les uns et les autres, variable à souhait, à propos de nos relations conditionnées par les moyens de communication actuels, à propos des traces que nous laissons, à propos de notre liberté face à ces défis… Des questions qu’il est urgent de se poser ! Je me suis retrouvée dans pas mal de ces réflexions, ces remises en cause, ces désirs d’émancipation face aux injonctions virtuelles et à l’emprise du smartphone… J'aime beaucoup la psychologie de l'auteure !
Une vie inscrite dans un téléphone
Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 48 ans) - 14 février 2026
Thomas découvre être en possession d'un pan substantiel de la vie de Romane et qu'il devient difficile de pouvoir disparaître des réseaux de télécommunications en raison de la densité des connexions. Il se retrouve comme captivé par ces parcelles de vérités et d'illusions, qu'il décide de ranger, de mettre à l'écart, comme dans un sarcophage ; et c'était peut-être bien la demande implicite de Romane, vouloir disparaître, au moins un temps des réseaux sociaux, du flux continuel d'informations.
Ce roman prend une forme un tantinet voyeuriste, mais pour une bonne cause, celle d'inviter à réfléchir sur les traces électroniques laissées ici et là qui permettent de reconstituer une existence. Il mène à une prise de conscience et à une action davantage éclairée. Voilà qui est utile.
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