L'immontrable Pauline Delabroy-Allard
Catégorie(s) : Littérature => Francophone
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Stèle pour un bébé mort
De ce livre poignant, à la fois douloureux et empreint de douceur, on peut dire qu’il est la stèle érigée par Pauline Delabroy-Allard pour son enfant mort, le petit Jacob, qui n’eut pas même la grâce de vivre un peu puisque ce fut un enfant mort-né. Je dis « la stèle » parce qu’il n’existe pas de lieu d’inhumation du petit défunt, pas de tombe où son nom serait inscrit. Ces enfants-là, les enfants mort-nés, comme l’explique l’écrivaine à la fin de son ouvrage, ceux de Paris en tout cas, on les regroupe et on les incinère, un jour donné, chaque mois, au Père-Lachaise.
Ce bébé, qui fut tant désiré, et par Pauline Delabry-Allard et par sa compagne S. (c’est elle qui est enceinte), ce bébé qui devait être accueilli par ses mamans et ses deux sœurs aînées, voici qu’à l’occasion d’une échographie pratiquée par un sage-femme, on découvre qu’il est affecté par une anomalie : un tibia est trop court. Plus tard, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le verdict tombe : le bébé à naître est atteint par une maladie génétique, ses os sont trop courts et il souffrira de graves malformations.
On peut imaginer quel choc éprouvent les deux mamans mais le plus douloureux est encore à venir. « Il faut envisager un autre parcours », comme l’a suggéré la spécialiste qui a reçu Pauline et S. à la Pitié-Salpêtrière, ce qui veut dire concrètement qu’il peut être envisageable de pratiquer une IMG (Interruption médicale de grossesse), ce à quoi les deux mamans se soumettent, la mort dans l’âme.
Il faut lire ce livre pour tenter de saisir, si peu que ce soit, ce que cela signifie « pratiquer une IMG », autrement dit faire en sorte qu’au moment où l’on déclenche le processus de l’accouchement, ce soit un enfant mort qui sorte du ventre de sa mère. Les pages écrites par Pauline Delabroy-Allard sur ce qui se passe lors de cet accouchement et, plus encore, après celui-ci, quand, dans la chambre d’hôpital, on accorde aux mamans de passer le temps qu’elles veulent avec le corps de leur enfant mort enveloppé dans une serviette, ces pages sont inoubliables et bouleversantes à un point que je ne peux dire. Il faut les lire.
Qui plus est, il se passe quelque chose pendant la longue durée durant laquelle Pauline et sa compagne demeurent seules avec le corps de Jacob. L’écrivaine l’avait déjà précisé auparavant, mais cela prend une signification étonnante et qui pourra peut-être paraître choquante à certains : Pauline est une photographe compulsive. Or, là, dans la chambre d’hôpital, elle se met précisément à prendre des photos, celle du petit corps mort de Jacob. Pour qu’il reste quelque chose de lui. Même si ce ne sont que des images figées d’un bébé lui-même figé dans la mort. Pour toujours se souvenir et garder la trace de ce qui s’est passé : « Je photographie parce que je n’y crois pas, à ce que je suis en train de vivre. »
Elle ne peut faire autrement. Mais le plus surprenant, le plus dérangeant, c’est la photo qu’elle ne peut s’empêcher de prendre, d’elle et de S. entourant le corps mort du petit Jacob. « Ce n’est pas une image acceptable », écrit Pauline Delabroy-Allard, et pourtant, ajoute-t-elle, « ce qu’il y a sur cette image c’est uniquement de l’amour. » C’est elle, cependant, l’image immontrable, celle qu’il n’est pas possible de montrer à qui que ce soit. « L’image d’un bébé mort est un repoussoir », écrit-elle aussi. Ce ne fut pas toujours ainsi, rappelle-t-elle, mais, de nos jours, personne ne souhaite ni n’accepte de voir une image de ce genre.
Aussi douloureux soit-il, le livre de Pauline Delabroy-Allard laisse durablement un sentiment d’intense douceur. Elle-même se demande, à plusieurs reprises, au cours du livre, qui lui a appris à ne pas crier, à ne pas hurler, à ne pas répondre violemment aux verdicts, aux injonctions, parfois aux maladresses, des divers intervenants, médecins et autres. Mais non, ce qui surpasse tout dans ce livre, c’est la grandeur de l’amour. La stèle érigée par Pauline Delabroy-Allard, ce livre, n’exprime rien d’autre qu’un amour débordant pour le petit Jacob.
Les éditions
L'immontrable
de Delabroy-Allard, PaulineISBN : 9782260057536 ; 21,50 € ; 22/01/2026 ; 272 p. Broché
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