Ponce Pilate Roger Caillois

Ponce Pilate de Roger Caillois

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Romans historiques , Sciences humaines et exactes => Psychologie

Critiqué par Eric Eliès, le 26 janvier 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
Critiqué par Eric Eliès, le 26 janvier 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
La note : 10 étoiles
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Le christianisme n'aura pas lieu

Rarement un livre n’aura autant justifié le nom de cette collection : L’Imaginaire ! Dans ce court récit, qui se lit en une heure, Roger Caillois nous plonge dans les doutes et interrogations de Ponce Pilate, procurateur de Judée qui se trouve bien embarrassé d’être confronté à la colère des Juifs du Sanhédrin exigeant que Jésus, qui se proclame Messie, soit condamné à mort (sentence que l'autorité romaine s'est réservée le droit de prononcer et d'exécuter). Au terme d’un long cheminement psychologique, que Roger Caillois (auteur de « L’homme et le sacré », essai qui fait encore référence sur la soif mystique de l’homme) décrit avec une grande minutie, Ponce Pilate décidera de relâcher Jésus, qui ne sera donc pas crucifié, puisqu'il n’a commis aucun crime contraire aux lois romaines. Je tiens à préciser – pour éviter qu’on m’accuse injustement de gâcher le plaisir du lecteur ! – que cette révélation est énoncée sur le quatrième de couverture.

Caillois, même s’il l’évoque dans un court épilogue qui pourrait faire l’objet d’un long roman de SF historique, ne s’intéresse pas à l’uchronie engendrée par la rupture avec un événement historique mais concentre son récit sur les atermoiements et tourments moraux de Ponce Pilate, et sur le sursaut de volonté qui le conduit à cette décision dont personne ne le croyait capable. Avec une écriture d’une très grande précision et d'une remarquable élégance, Caillois brosse le portrait nuancé - le rendant presque sympathique - d’un homme de pouvoir au caractère pusillanime, tiraillé entre la raison d’Etat et sa probité morale, entre le devoir d’éviter une injustice (Jésus est certes un illuminé dont le discours offense les pharisiens, mais il est innocent puisqu'il n'a commis aucun crime) et le souci d’éviter de causer un désordre public tel qu'il pourrait provoquer sa destitution par l'empereur, qui ne le tient pas en haute estime. Ponce Pilate apparaît émouvant dans ses faiblesses : homme pétri de culture classique et élevé selon les principes de la philosophie stoïcienne, il déteste l'exaltation mystique des Juifs et, au fond de lui, éprouve une secrète sympathie pour l’homme qui lui a été livré et qu’on le presse de mettre à mort. Ordonner la mort de Jésus serait la solution la plus simple pour se débarrasser du problème mais Ponce Pilate a conscience qu’une telle décision le rendrait coupable ou au moins complice d’un crime : il voudrait agir justement mais, velléitaire et se sachant peu estimé par les Juifs et par Rome, il craint de prendre une décision qui pourrait le fragiliser personnellement.

Le récit se compose d’entretiens successifs de Ponce Pilate avec des personnes qui souhaitent lui parler ou dont il recherche les conseils. Tout d’abord, c’est sa femme Procula qui vient le trouver, encore affolée du rêve qu’elle vient de faire, bruissant de signes et empli d'une voix qui lui a ordonné de tout faire pour empêcher la mort de Jésus. Est-ce un rêve prémonitoire ? Par les portes jumelles passent les rêves qui préviennent et les rêves qui égarent. Ponce Pilate s’entretient ensuite avec Ménénius, son plus habile conseiller politique, avisé et expérimenté, qui lui préconise un plan astucieux pour éviter d’endosser la responsabilité personnelle de la mort de Jésus : le juger avec deux voleurs en proposant aux Juifs, comme le permet leur coutume, de choisir le condamné qui sera gracié puis se laver ostensiblement et publiquement les mains de la décision qui sera prise par le peuple, qui en sera donc pleinement responsable. C’est alors que survient un pauvre hère, qui insiste pour rencontrer Pilate : ce miséreux, à la voix étrangement fière et forte, c’est Judas, qui déclare à Pilate, avec une assurance d’illuminé, qu’ils ont été tous deux désignés pour assumer un rôle, à la fois ingrat et grandiose, et qu'il est nécessaire de crucifier Jésus pour tout que s’accomplisse. Pilate interroge alors Jésus, qu'il a fait emprisonner, sans parvenir à obtenir de lui des réponses qui pourraient éclairer sa décision. Il ordonne à ses gardes de le battre et de l'humilier, dans le vain espoir que le Sanhédrin et la foule en seront suffisamment satisfaits pour renoncer à leur exigence de mise à mort. De plus en plus troublé, Pilate se rend, à la nuit tombée, chez un de ses meilleurs amis, un chaldéen nommé Mardouk à la réputation de devin, qui vit un peu à l’écart de la ville. Pilate estime sa sagesse et ses connaissances. Dans la nuit, tout en se grisant de vin, ils devisent. Mardouk lui apprend les principes de la religion des Esséniens puis, comme inspiré par l'ivresse du vin, lui décrit tout ce qui adviendra s’il décide de faire crucifier Jésus : la religion nouvelle, proclamant sa promesse d’amour divin et d’égalité entre les hommes, éclora et triomphera de Rome. En fait, Mardouk enjoint implicitement Pilate à faire crucifier Jésus, car cette crucifixion sera si choquante qu’elle marquera les hommes de son iniquité, comme une graine de folie dont la sagesse aurait besoin pour pleinement s’épanouir.

Pilate médite tous ces échanges et, après une nuit d’insomnie au questionnement shakespearien « to be or not to be » sur la mise à l'épreuve de sa volonté et de son idéal de justice, il annonce – à la stupeur de Ménénius et du Sanhédrin – sa décision de relâcher Jésus et de le placer sous la protection de Rome. Pilate en sera puni, car les troubles qui en résulteront provoqueront sa révocation et son exil en Gaule. Quant à Jésus, il finira sa vie à un âge avancé et mourra estimé de tous, en homme pieux et sage. Mais le christianisme n’aura pas lieu.

Les questions du genre « que ce serait-il passé si ? » relève en général de l'uchronie (sous-genre de la SF, à la richesse aussi inépuisable que l’Histoire elle-même) et j'ai longuement hésité au moment de catégoriser ce roman dans les rubriques de CL. Néanmoins, je ne l'ai pas classé en SF car ce n’est pas l'uchronie qui intéresse Caillois mais la démonstration rigoureuse, à travers la psychologie de Ponce Pilate, de la contingence des circonstances historiques qui ont permis la naissance du christianisme. Caillois, dans son très court épilogue, aurait pu choisir de forcer la naissance du christianisme par un autre enchaînement de causalités conduisant à la crucifixion de Jésus mais il fait le choix d'assumer un chemin totalement divergent, qui contrecarre le dessein divin par un acte de justice et de bonté annulant l'acte de naissance du christianisme. Ce livre est donc aussi une manifestation d’humanisme : que Dieu - ou les dieux - existe(nt) ou pas, le libre-arbitre humain est un absolu, qui s’impose même à eux.

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Les éditions

Ponce Pilate[Texte imprimé], Roger Caillois
de Caillois, Roger
Gallimard / Collection L'Imaginaire
ISBN : 9782070177677 ; 6,90 € ; 13/11/2015 ; 128 p. Poche
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