Soli Deo Gloria de Jean-Christophe Deveney (Scénario), Édouard Cour (Dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Divers

Critiqué par Blue Boy, le 22 février 2026 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, 0 ans)
Critiqué par Blue Boy, le 22 février 2026 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, 0 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
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Une ode envoûtante à l’art et la musique baroque

Il est toujours intimidant de décrire un ouvrage qu’on a particulièrement apprécié, surtout quand on a le sentiment d’avoir affaire à un chef d’œuvre comme ici, sans l’ombre d’un doute. Tout d’abord, — parce qu’on va commencer dans l’ordre —, il faut dire que la couverture tout à fait réussie rend totalement hommage au contenu. On y voit Hans et Helma, les (faux) jumeaux du récit se faire face, dans une position de recueillement, comme hypnotisés par les gracieuses arabesques jaillissant d’un point central (le néant ?) et symbolisant la musique, thème central du livre. L’image est bordée verticalement par des portées musicales (un gimmick graphique qui ornera chaque page et additionné d’une note supplémentaire d’un chapitre à l’autre), avec trois crânes tout en bas pour évoquer la mort, qui plane constamment au fil du récit. La qualité éditoriale vient renforcer la beauté de cette couverture par un vernis sélectif doré, et en effet, c’est bien de l’or que l’on a entre les mains.

On rentre très facilement dans cette histoire, qui commence comme un conte noir et restera captivante jusqu’au bout, grâce à un scénario réglé comme… du papier à musique (logique, non ?). Le début fait immédiatement penser à Hansel et Gretel, ne serait-ce que par ce premier chapitre intitulé « Hans et Helma », et commence dans un contexte très similaire. Les deux enfants vont entamer leur apprentissage de la vie de façon très cruelle, non seulement par leurs conditions de vie miséreuse dans cette campagne profonde, mais aussi avec la perte brutale de leurs parents massacrés par des bandits de grands chemins. Et dans cet océan d’obscurité, ils vont apprendre à nager, grâce en partie à leur sensibilité musicale que l’écoute des oiseaux dans la forêt proche va galvaniser. « Les oiseaux sont d’excellent maîtres de musique » : ainsi parlait leur oncle Ambel, lui dont le goût pour la musique fut tué dans l’œuf par la barbarie humaine…

Dans ce qui va s’avérer un parcours initiatique ballotés par des vents contraires et ses bourrasques, les deux enfants vont grâce à leur talent inné se faire peu à peu une place au soleil sombre d’un XVIIIe siècle quelque peu parallèle. Dans ce Saint-Empire fictionnel, « Laguna Majora » est la capitale des lacs italiens, et Amsterdam a été rebaptisée « Adamstern ».

Le thème central de « Soli Deo Gloria » est la musique, principalement baroque, et révèle chez Jean-Christophe Deveney une connaissance approfondie des subtilités de cet art ici porté aux nues. Mais nul besoin d’être mélomane pour être happé par ce récit, qui peut même constituer une initiation à un genre souvent considéré comme élitiste voire poussiéreux. À travers la musique, cette bande dessinée brasse d’autres thématiques assez variées — notamment le processus de création artistique —, jouant d’abord sur le contraste d’une époque où la finesse du monde des arts, accessible seulement à des privilégiés, côtoyait la barbarie et la misère la plus crasse, sans parler des menaces épidémiques comme la peste.

Et comme on le verra au fil des pages, s’extirper des gouffres de pauvreté pour taquiner les cieux les plus luxueux, ça comporte quelques risques. Et là, attention que cela ne monte pas au cerveau ! L’orgueil de se savoir talentueux peut s’avérer une malédiction, nous dit l’auteur, avec la possibilité qu’il se retourne contre vous. Hans va en faire les frais en perdant le contrôle de ses émotions, c’est ce qu’on pourrait appeler un mauvais karma. On ne dira rien de la fin, à la fois époustouflante et saisissante dans son âpreté, mais le livre se termine aussi de très belle façon, notamment avec la rencontre d’Helma avec Jean-Sébastien Bach à Zeiplitch (on aura reconnu Leipzig !). Cette séquence nous laisse stupéfait devant la modestie du bonhomme, considéré comme un génie dans l’histoire de la musique occidentale. Homme de foi, ce luthérien avait pour habitude de signer ses compositions sous le pseudo... « Sole Di Gloria », une expression latine signifiant « Gloire à Dieu seul ». Et une fois encore, cela peut susciter l’envie de découvrir sa musique pour ceux qui comme moi, ignare pitoyable, ne connaissent que son nom.

Venons-en maintenant au dessin, totalement à la hauteur de l’excellent scénario, d’une richesse inouïe. Edouard Cour a opté pour le noir et blanc, où les seules couleurs sont dédiées aux ondes sonores produites par la musique. Cela commence avec les frêles volutes accompagnant le chant des oiseaux pour finir avec les arabesques foisonnantes du puissant « ressurectio » interprété dans la basilique Saint-Pierre de « Romula ». Quant au trait, il est juste admirable, associé à un parfait équilibre dans la composition, le cadrage et la mise en page. Délicat pour décrire les bords du lac Majeur, il peut apparaître rugueux voire abstrait pour illustrer des scènes plus tourmentées. Mais globalement, le noir et blanc reste totalement adapté au récit. Le dessinateur confesse lui-même qu’en raison d’un léger daltonisme, il privilégie le procédé. Devant le résultat, on se dit qu’il a eu bien raison. J’ai moi-même passé de longs moments à admirer la minutie de son travail à la loupe (oui !), avec cette légère et épatante trame quadrillée. Ajoutons à cela la grande expressivité des visages, Cour a su parfaitement transmettre le sentiment d’orgueil émanant de Hans, car oui, c’est bien cela aussi que raconte la BD, cet orgueil infâme et pourtant si humain, cette forteresse de nos egos.

Avec désormais six albums à son actif (dont trois en tant qu’auteur complet), Edouard Cour n’a pas encore produit d’ouvrage notable, mais nul doute que « Sole Di Gloria » marquera pour lui un tournant en le plaçant dans le cercle restreint des maestros du dessin. Quant à Jean-Christophe Deveney, bénéficiant d’une bibliographie plus fournie (notamment « Géante », publié en 2020) , il s’était distingué l’année dernière avec son fauve du jury à Angoulême pour ses atmosphériques « Météores », un très beau roman graphique.

Mais que s’est-il passé entre ces deux auteurs, qui à l’unisson semblent avoir été touchés par la grâce ? Cette fresque tourbillonnante est un pur enchantement auquel je n’ai personnellement vu aucun bémol, aucune faille. C’est un conte de fées, noir d’encre, avec quelques rayons de soleil. Comme tous les contes de fées me direz-vous. Au-delà du récit initiatique, « Soli Deo Gloria » pourrait être accessoirement un antidote contre nos pulsions les plus primaires. Mais c’est sans doute d’abord un livre de sagesse célébrant la beauté des arts et de l’esprit, une symphonie graphique décrivant le combat entre l’ombre et la lumière, la laideur et la beauté, l’ordure et le sublime, dont on ne sait jamais vraiment qui l’emportera. Il dépeint un monde où, du fumier le plus dru émergent parfois des diamants. Et ce monde, bien que fictionnel, semble bien être le nôtre, pour le meilleur ou pour le pire. Oui, « Soli Deo Gloria » est un chef d’œuvre, et c’est ainsi que je poserai mon point final.

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Les éditions

Soli deo gloria [Texte imprimé] scénario, Jean-Christophe Deveney dessin, Édouard Cour
de Deveney, Jean-Christophe Cour, Édouard (Illustrateur)
Dupuis
ISBN : 9791034768974 ; 30,00 € ; 03/10/2025 ; 280 p. Broché
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Une quête musicale

9 étoiles

Critique de Poet75 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 70 ans) - 6 avril 2026

De nombreux compositeurs, comme d’ailleurs de nombreux poètes, peuvent l’attester : leur inspiration, s’il faut employer ce mot, vient d’ailleurs. Quelque chose leur est donné, quelque chose dont ils doivent rendre compte de la manière la plus adéquate, la plus juste possible. Car, bien sûr, sans le travail, l’inspiration ne peut réellement s’accomplir. Reste à savoir d’où vient ce qui est donné, ce cadeau nécessaire sans quoi rien n’est possible. D’où vient-il ? Qui le donne ? Pour les croyants, pour certains grands compositeurs, à commencer par le plus grand de tous, Jean-Sébastien Bach, la réponse tombe sous le sens : ce qu’ils composent, c’est ce qui leur vient de Dieu et qu’ils essaient de transcrire du mieux qu’ils peuvent. Voilà pourquoi certaines œuvres sont signées non pas du nom du compositeur mais de ces initiales « SDG » qui veulent dire « Soli Deo Gloria » : à Dieu seul la Gloire !
Voilà ce qui a donné l’idée à Jean-Christophe Deveney (pour l’écriture) et à Édouard Cour (pour les dessins) l’idée de ce somptueux roman graphique. Un roman qui relève d’une gageure, car comment traiter comme il faut de la musique au moyen de textes et de dessins ? Eh bien, ce défi est ici relevé avec une confondante maestria : l’album est gorgé de musique au point qu’on croit l’entendre sinon à nos oreilles, en tout cas à notre cœur. Grâce à de subtiles touches de couleur rajoutées à des dessins en noir et blanc, la musique semble s’échapper de certaines des pages pour nous ravir.
L’histoire imaginée par Jean-Christophe Deveney n’a heureusement rien d’une bluette, elle est conçue comme un conte, parfois très noir, et comme une quête de beauté dans une Europe du XVIIIème siècle subtilement réinventée (y compris dans les noms des villes et des personnages). On y suit les destins de jumeaux, Hans, un garçon, et Helma, une fille dans un périple qui les conduit des sombres forêts du Saint-Empire jusqu’à une rencontre avec un grand compositeur au soir de sa vie, en passant, entre autres, par Laguna Majora (Venise) et Romula (Rome).
Sur leur chemin chaotique, les jumeaux rencontrent des puissants de ce monde, des mécènes, des musiciens, des maîtres, qui les forment, comme cet Antonio Aldiviva (en qui l’on reconnaît Vivaldi), Hans devenant, au fil du temps, compositeur et Helma chanteuse, grâce à sa voix de soprano. Tous deux croisent encore d’autres grandes figures de ce temps-là, un castrat, un peintre (qui devient le mari d’Helma) ou encore un luthier (qui n’est pas sans rappeler Stradivarius). Le roman regorge de personnages, mais tout est fluide et bien écrit. Et surtout, tout converge et prend sens à certaines occasions, par exemple lorsque le luthier Astradivi s’exprime ainsi : « La musique est l’art sacré par excellence, celui qui puise dans la création divine pour nous en rapprocher. Tout part de Dieu et tout lui revient. » On ne peut mieux dire.

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