L'oiseau bleu d'Erzeroum - tome 1 Ian Manook

L'oiseau bleu d'Erzeroum - tome 1 de Ian Manook

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Tistou, le 7 mars 2024 (Inscrit le 10 mai 2004, 70 ans)
Critiqué par Tistou, le 7 mars 2024 (Inscrit le 10 mai 2004, 70 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 4 étoiles (44 512ème position).
Visites : 2 753 

Deux petites filles rescapées du génocide arménien

Manook est un pseudo d’écrivain de Patrick Manoukian, arménien d’origine, qui a entendu dans son enfance ce que racontait sa grand-mère, qui avait échappé au génocide, et qui utilise ce fond historique familial pour nous brosser la saga d’Araxie et Haïganouch, petites filles de 10 et 6 ans, qui échappent par miracle au massacre des Arméniens soigneusement planifié et mis en œuvre par les Turcs.

Ceci est l’histoire romancée de mes grands-parents, à partir du récit que ma grand-mère n’a jamais pu achever, tant l’horreur de ce qu’elle avait vécu finissait de l’étrangler de sanglots. Pour sa mémoire, et celle de toutes les autres victimes, je n’ai pas voulu occulter la violence du génocide dans le temps. La déportation d’Araxie a duré plus de six mois, et je lui ai accordé le nombre de pages qui me semblait juste pour en témoigner. »

On navigue ainsi de 1915 à 1939, passant de l’Arménie turque à la Syrie, de l’Allemagne où le parti nazi est en train de naître au Liban, et en France et en Russie.
Ca commence très durement (il est question de génocide quand même et Ian Manook le met en scène)

»Mais sur la colline un cheval se cabre et Gaïanée reconnaît le fez d’un tchété. Déjà les trois pillards dévalent la pente au galop, sabre au clair. Elle hurle aux filles de se cacher dans les blés et se saisit d’une fourche, mais le premier cavalier est déjà sur la petite Haïganouch. Cours, Haïganouch, cours ! Le cheval fond sur l’enfant comme un dragon. Elle ne voit pas l’homme au torse bardé de cartouchières sous lesquelles sont glissées deux poignards. Elle ne voit que les yeux fous de la monture, l’écume au mors, ses dents jaunes comme des pierres, et les naseaux dilatés par la course. La lame dessine dans le ciel un grand soleil rond que l’enfant regarde, pétrifiée, et l’homme l’abat sur la tête d’Haïganouch au moment même où la fourche de Gaïanée se fiche dans ses côtes. »

Puis le roman coule vers un mode « saga », pour observer comment une jeune immigrante arménienne peut « faire son trou » en France, la France de l’avant-guerre. C’est alors une rupture de rythme très conséquente. Trop ?
En tout cas, si Ian Manook voulait donner un coup de projecteur sur ce terrible génocide toujours nié par les Turcs, c’est réussi. Il voulait rendre hommage à la résilience de sa grand-mère, c’est réussi aussi.

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Les éditions

L'oiseau bleu d'Erzeroum [Texte imprimé], roman Ian Manook
de Manook, Ian
Albin Michel
ISBN : 9782226398994 ; 21,90 € ; 07/04/2021 ; 544 p. Broché
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Ode à une famille et à un peuple

8 étoiles

Critique de Kostog (, Inscrit le 31 juillet 2018, 54 ans) - 26 juin 2026

Les plus tragiques moments de l’histoire sont recouverts par la poussière du temps. La première génération garde dans les yeux le souvenir des horreurs vues et des souffrances endurées, la seconde dans sa tête le son de la voix des parents égrainant quelques vestiges du passé douloureux. Pour la troisième, ces événements passés n’ont souvent pas plus de réalité que les pages fades des manuels d’Histoire. Au mieux, ils demeurent à la lisière de la pensée comme une vague antienne familiale.

Et puis, il y a ceux qui permettent que la poussière soit balayée dévoilant une réalité aussi vivante que ce qu’elle a pu l’être il y a un peu plus d’un siècle. La grand-mère d’Ian Manook, puis lui-même, passeurs de mémoire, ont permis que le gouffre de l’oubli ne devienne pas la seconde mort de ces gens sauvagement assassinés.

Dans cette nouvelle Turquie qui s’est forgée dans le sang de ses minorités séculaires, les Arméniens, croyants d’une autre religion, ont malheureusement été les victimes idéales de politiques et d’idéologues mus par la peur de l’encerclement et par la haine envers une population un rien plus prospère que la leur.

Le texte de Manook est poignant. Poignant, il l’est bien sûr par les terribles carnages, marches de la mort, tueries répétitives de femmes, grand-mères, jeunes enfants et nourrissons, mais surtout par certains détails que l’écrivain par la seule force de son imagination peut difficilement placer dans un récit : chercher des graines dans le crottin de cheval pour ne pas mourir de faim, pouvoir survivre un jour de plus grâce à la pitié de quelques individus dans une population qui déborde d’aversion et de malveillance. Ce sont ces détails qui confèrent à ce texte que l’auteur présente lui-même comme romancé toute sa profondeur.

À mesure que le récit avance, il élargit peu à peu son horizon géographique : le nord de la Syrie où la grand-mère d’Ian Manook et sa jeune sœur qui est devenue aveugle à la suite d’une attaque commise par des supplétifs de l'armée turque, sont réduites en esclavage, puis le reste de la Turquie, le Liban et même l’Arménie soviétique où une partie des réfugiés sont tombés dans les bras d’un État policier qui pourchasse, emprisonne et parfois élimine ses élites. La fresque est large, mais elle correspond au destin de cette famille qui a été dispersée aux quatre vents.

Il est certain qu'après ce défilé d’atrocités, l’installation en France, comme le note justement Tistou, marque une rupture de rythme dans la narration. Bien que bien moins dramatique, cette partie est loin d‘être inintéressante. Comme l'écrivait un auteur français, « le bonheur s'écrit blanc ».

En revanche, autant les chapitres qui collent étroitement à l‘histoire familiale de l’auteur frappent par leur justesse romanesque, autant les quelques moments où, notamment en Allemagne, Ian Manook tente de lier le vécu de ses aïeux à quelques figures de l‘histoire officielle sont moins convaincants.

Il n'en reste pas moins que L'oiseau bleu d'Erzeroum est un roman profondément touchant et captivant. Merci à Ian Manook. Grâce à lui, les terribles péripéties vécues par ses aïeux échapperont, nous en sommes persuadés, à l'implacable loi du Temps et de l'indifférence.

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