Murambi : le livre des ossements Boubacar Boris Diop
Catégorie(s) : Littérature => Africaine , Littérature => Francophone
Moyenne des notes :
(basée sur 3 avis)
Cote pondérée :
(26 379ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 9 138
« Et tous ces Tutsi à tuer ! »
« Tubatsembatsembe ! Il faut les tuer tous ! » Harcelés par les tutsi du FPR, les hutu qui assument un pouvoir chancelant, décident de mettre en œuvre une solution radicale : l’éradication définitive des tutsi du Rwanda. Alors, un gigantesque génocide s’abat sur cette ethnie, une tuerie méthodique et organisée, ancestrale et bestiale, sans aucun état d’âme, froide comme la lame de la machette mais épuisante tout de même. « Tuer autant de personnes sans défense nous posera sûrement des problèmes. A la longue, cela peut-être monotone et lassant. »
Quatre ans après cette gigantesque boucherie où périrent huit-cent-mille, un million, un million-deux-cent-mille, … Rwandais en quelques jours ? Mais comment les compter, Fest’Africa lance un projet auquel répondent dix écrivains africains dont Boubacar Boris Diop, pour partager le deuil de ce peuple, témoigner de sa douleur et constituer une œuvre pour la mémoire des disparus et pour la reconstruction des survivants. Boubacar a choisi la fiction pour construire son témoignage après avoir écouté de nombreux témoins qui ne pouvaient encore que difficilement mettre des mots sur l’indicible. Les regards étaient encore plus lourds que les mots. Mais en fait, c’est un témoignage sans concession, même pour les Français, qu’il livre à travers l’histoire de deux Rwandais : Jessica, la jeune femme héroïque qui prend tous les risques pour infiltrer les hutu dans la ville en sang et renseigner les rebelles tutsi, et Cornelius qui a quitté le Rwanda avant le génocide pour échapper à d’autres massacres prémonitoires et a vécu une jeunesse paisible à Djibouti pendant qu’on décapitait son peuple à la machette. Cornelius rentre au pays où il retrouve ses quelques amis survivants dont la courageuse Jessica qui a échappé au massacre, et doit affronter la destinée de sa famille qui a connu les affres du bourreau et de la victime. Il devra faire un long chemin avant «de penser à ce qui peut encore naître et non à ce qui est déjà mort. »
Pour rendre son récit encore plus véridique et plus crédible, tel le rapport d’un médecin légiste, Diop parsème son oeuvre de témoignages tous plus cruels les uns que les autres où la sauvagerie le dispute au cynisme et la veulerie à la cupidité. C’est un témoignage sans émotion particulière, des faits, des faits bruts, insoutenables, accusateurs qu’il faudra garder en mémoire pour reconstruire un peuple même s’il y a un fleuve de sang entre les ethnies. « Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire. »
Bien qu’il ait inscrit « roman » sous le titre de son ouvrage, Diop n’essaie pas de nous conduire dans une histoire, il veut nous imprégner de son témoignage et de son analyse. « Il dirait inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et des mots couverts de sang et de merde. » Et, un jour peut-être, le pardon donnera naissance à un nouvel espoir, « … les morts de Murambi faisaient des rêves, eux aussi, et … leur plus ardent désir était la résurrection des vivants. »
Les éditions
Murambi [Texte imprimé], le livre des ossements Boubacar Boris Diop
de Diop, Boubacar BorisISBN : 9782234052062 ; 20,23 € ; 01/12/1999 ; 228 p. Broché
Murambi, le livre des ossements [Texte imprimé], roman
de Diop, Boubacar BorisLes livres liés
Pas de série ou de livres liés. Enregistrez-vous pour créer ou modifier une série
Les critiques suivantes (2) » Enregistrez-vous pour publier une critique !
"Ce roman est un miracle" ( Toni Morrison )
Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 46 ans) - 23 avril 2026
Cornelius revient au Rwanda alors qu'il était exilé à Djibouti. Sa famille a été décimée. Il retrouve ses amis d'enfance, Jessica et Stanley. La première est espionne du Front patriotique rwandais, le second tente de sensibiliser l'international au génocide. Cornelius va plonger rapidement dans l'horreur des témoignages, aussi bien de survivants que de bourreaux. Plus d'un million de morts en 100 jours, des chiffres incroyables, une violence inouïe infligée à enfants, femmes et hommes.
Boubacar Boris Diop donne à entendre la voix des Rwandais sans filtres et ce sont parfois des paragraphes douloureux qui sont offerts à la lecture. Les récits qui sont faits font froid dans le dos. Les machettes et une violence insensée ont réglé ces 100 jours dans laquelle les Hutu ont massacré un peuple, parfois les épouses, leurs propres enfants afin d'éradiquer les Tutsi. Cela fait froid dans le dos. Nous devenons quelque peu les doubles de Cornelius en découvrant certains témoignages à son rythme. Mais la Grande Histoire va éclairer l'histoire personnelle de Cornelius. Il apprendra des éléments sur sa famille et plongera le lecteur dans la plus grande des horreurs. On peut imaginer l'horreur de certaines révélations.
La France est convoquée dans ce roman et l'écrivain interroge sa responsabilité dans ce massacre. Le roman polyphonique soulève de nombreuses questions et interroge sur l'humanité. De nombreux pays ont fermé les yeux et laissé faire. Peu d'écrivains africains s'étaient emparés d'un tel sujet, ce qui a pu aussi interroger. Comment comprendre cette folie qui mène à un génocide ? Quelle part la France a-t-elle prise dans ce massacre ? La parole est aussi donnée à un militaire dans ce roman, ce qui interpelle le lecteur. Dans l'école Technique de Murambi, on a fait croire aux Tutsi qui s'y réfugiaient qu'ils seraient protégés. Ce qui est faux, et a permis de massacrer des dizaines de milliers d'êtres humains. Par la suite, des militaires français ont installé un terrain de volley sur les lieux du massacre, sur les charniers afin de les cacher. Et les Hutu ? Ils ont été des milliers à commettre ces crimes monstrueux. Comment cohabiter avec eux après le génocide ?
Ce roman peut être rude parfois, mais il est précieux et nécessaire, un peu comme "Si c'est un homme" de Primo Levi. L'écrivain sénégalais a engendré un texte fort avec intelligence et profondeur. Indispensable.
"La plainte du supplicié n’est que ruse du diable."
Critique de Rotko (Avrillé, Inscrit le 22 septembre 2002, 52 ans) - 1 mai 2014
Sur le même terrain, Jean Hatzfeld a donné la parole aux protagonistes Hutu et Tutsi, y compris dans son troisième roman, Englebert des collines, 112 p chez Gallimard, pour faire comprendre ce qu’on étiquette trop facilement du mot « indicible ».
« Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus quoi dire ».
Or il faut écouter les personnages, dans les liens qui existent entre eux, dans leur positions respectives, si choquants que nous paraissent leurs propos, ou les motivations de leurs actions : Ainsi ce que découvre Cornélius, sur le rôle assumé par son père, figure centrale de l’organisation des massacres :
« Après un génocide, le vrai problème ce ne sont pas les victimes mais les bourreaux. Pour tuer près d’un million de personnes en trois mois, il a fallu beaucoup de monde. Il y a eu des dizaines ou des centaines de milliers d’assassins et la plupart étaient de braves pères de famille. Et toi tu es juste le fils de l’un d’eux »
Ainsi vit-on de l’intérieur, acteurs et victimes mêlés, victimes en précaires sursis, survivants rongés par la culpabilité ou tentés par la vengeance, aux premiers stades du drame, pendant les opérations, ou l’épilogue : comprendre les mécanismes malgré des discours français qui viseraient à dédouaner les gouvernements de « l’épisode Turquoise »…
Dans le livre de Boubacar Boris Diop, des acteurs aussi inattendus que des docteurs et des religieux sont au premier plan des tueries, et on entend des propos dont le cynisme (ingénu ?) glace davantage d’horreur que des scènes effrayantes ( d’ailleurs généralement évitées dans le récit)
Voici les plaintes des massacreurs :
« Nous avons peut-être sous estimé l’effort physique que cela représente de tuer tant de gens à l’arme blanche. Ceux qu’ils veulent éliminer ne leur facilitent pas la tâche et on les comprend. Ils courent, ils crient, ils s’accrochent aux bras des interfaçage essaient de les soudoyer par divers moyens, brefs ils font tout pour prolonger leur existence de deux ou trois misérables minutes. C’est absurde et même mystérieux dans, un sens, cet acharnement à vivre, mais c’est ainsi. Nos ennemis ne veulent pas comprendre la situation : nous ne plaisantons pas, et ils n‘ont aucune chance. En fin de compte, ils mettent à vif les nerfs de nos gars et diminuent chaque jour leur potentiel physique… »
Et voici la formulation résolue du bourreau, sûr de détenir une vérité qui implique à ses yeux la mort du prochain :
« Mon unique foi est la vérité. Je n’ai pas d’autre Dieu. La plainte du supplicié n’est que ruse du diable. Elle veut obstruer le souffle du juste et empêcher sa volonté de se réaliser. »
On ne peut rester insensible à de tels comptes-rendus et professions de foi. C’est pourquoi ce genre d’ouvrage est à lire puisqu’il nous questionne.
On entend aussi des propos qui, conscients des drames, ne prônent pas la capitulation ou la résignation , comme la voix de Siméon.
« Il n’existe pas de mots pour parler aux morts […] Ils ne se lèveront pas pour répondre à tes paroles. Ce que tu apprendras là-bas, c’est que tout est bien fini pour les morts de Murambi. Et peut être respecteras tu encore mieux la vie humaine [ nous ne savons même pas à que jeu elle joue avec nous, la vie, mais nous n’avons rien d’autre. C’est la seule chose à peu près certaine sur cette Terre. »
On s’étonnera aussi que le premier génocide ( l’holocauste ) et le troisième (le génocide des tutsi) donnent lieu à ces récits nécessaires, alors que le 2e, le génocide arménien, soit, à ma connaissance, bien peu présent dans les relations en langue française.
Forums: Murambi : le livre des ossements
| Sujets | Messages | Utilisateur | Dernier message | |
|---|---|---|---|---|
| Nurambi, Le livre des ossements (génocide du Rwanda) | 8 | Débézed | 2 octobre 2008 @ 00:38 |


haut de page