Sans l'orang-outan Éric Chevillard

Sans l'orang-outan de Éric Chevillard

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Feint, le 28 février 2008 (Inscrit le 21 mars 2006, 63 ans)
Critiqué par Feint, le 28 février 2008 (Inscrit le 21 mars 2006, 63 ans)
La note : 10 étoiles
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Un seul singe nous manque

« L’ouragan emporte aussi le nom de l’orang-outan, et voici notre langue orpheline à son tour, car le signe ne survivra pas longtemps au singe… » (p. 53)

J’ai compté : c’était mon dixième livre de Chevillard (il m’en manque quelques-uns). Forcément, sur la quantité, j’ai des préférences. Sans hésitation, Sans l’orang-outan en fait partie. Il rejoint Du hérisson dans mon panthéon. Peut-être même au-dessus.
Inutile de résumer le propos ; avec son efficacité habituelle, l’auteur le fait en trois mots : Sans l’orang-outan.
C’est donc l’histoire d’une perte. Une perte essentielle. En effet, même si, avant de disparaître, l’orang-outan ne se rencontrait pas à chaque coin de rue ; dès lors qu’il a disparu, son absence est universelle. Evidence bonne à dire, Chevillard le fait mieux que moi.
C’est une tragédie, en trois actes.
Du premier, Albert Moindre est le chantre désespéré. Témoin privilégié de l’irrémédiable catastrophe – c’est lui qui prenait soin de Bagus et Mina, les deux derniers espoirs –, il est seul à mesurer au lendemain de leur disparition ses conséquences cosmiques. C’est une déploration sans fin, une litanie oraculaire ; c’est triste comme la mort avant la mort – et c’est drôle comme un livre de Chevillard.
Le deuxième est plus choral. Albert Moindre s’y efface, avec la discrétion déjà du grand singe des forêts malaises ; c’est aussi qu’il n’a plus à vaticiner : les conséquences sont là, incontestables. Le « je » avec justesse laisse la place à un « nous » ; il ne s’agit plus que de décrire le monde désormais, tel qu’il est devenu : un sol meuble où l’on s’enfonce dans l’indifférence générale (donnant ainsi naissance, pour peu qu’on soit pris par le gel, à quelque singulière forêt de cadavres), où une population cherche l’oubli dans la fumée de la « loka », condamnée à cultiver l’« ongle » dur et la fougère, à manger cru le lambi et boire le lait de yack, à se casser les dents sur la peau impénétrable de l’informe « hurlant ». Une sorte d’églogue inversée, une apocalypse hivernale et primitive non sans parentés avec l’univers de Volodine.
Albert Moindre reprend du poil (roux) de la bête au troisième acte : c’est lui qui, naturellement, sera le guide et le mentor d’une petite équipe chargée de sauver l’humanité – c’est-à-dire rendre la vie à l’orang-outan. Seul moyen : le devenir ; et notre Albert Moindre en entraîneur fervent de prétendants à l’état simiesque ne lésine pas sur les moyens, que je vous laisse découvrir. Résultats non garantis, mais jubilation assurée.
Ce livre, qui m’a conquis sans réserve – j’ai du mal à comprendre celles de certains critiques – marque à mon sens un tournant dans l’œuvre de Chevillard. Toujours aussi inventif, aussi jouissif et burlesque, il est aussi plus grave, plus désespéré. Le thème, assurément, est politique, philosophique ; tout ce qu’il y a de plus grand. L’écriture est belle, tout simplement. L’humour y est pudeur. Finalement j’en ressors ému.

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Les éditions

Sans l'orang-outan [Texte imprimé] Éric Chevillard
de Chevillard, Éric
les Éditions de Minuit
ISBN : 9782707320063 ; 14,20 € ; 06/09/2007 ; 187 p. Broché
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