Le cinquième hiver du magnétiseur
de Per Olov Enquist

critiqué par Sahkti, le 17 août 2005
(Genève - 50 ans)


La note:  étoiles
Attention: escroc!
Friedrich Meisner se dit magnétiseur. A la fin du 18e siècle, il erre de ville en ville et sillonne l'Europe dans le but de guérir les gens de toutes sortes de maladies. On lui doit, entre autres, la vue retrouvée pour une aveugle, des animaux malades qui reprennent goût à la vie, des goutteux qui se mettent à courir et nombre de femmes frigides qui deviennent gourmandes. Bref, un peu partout des miracles mais aussi, dans chaque grande ville, des procès, des ennemis, des femmes qui se disent violées et des habitants abusés. On comprend vite que Meisner est avant tout un escroc et un subtil manipulateur qui utilise la crédulité des gens à leurs dépens. Au début, on se dit que c'est bien fait pour certains d'entre eux, trop naïfs, voire carrément bêtes. Mais au fur et à mesure, lorsque la pire des supercheries est démontrée, le bonhomme inspire la pitié et la rancoeur. Il est chassé, emprisonné et laisse bon nombre d'entre nous avec nos interrogations. A savoir qui croire, pourquoi et jusque où?

Per Olov Enquist signe ici un roman brillant et prenant. Le lecteur suit Meisner à la trace (un personnage inspiré par Mesmer et Cagliostro), assiste à ses tours de passe-passe, se glisse dans la peau du public médusé. La dernière partie, celle dans laquelle tout se joue, est la plus intéressante. A Seefond, le docteur Selinger, honorable toubib dont la fille est aveugle, devient le contrôleur médical de Meisner. Il consigne tout dans des carnets, qui nous sont donnés à lire, et pose sur papier un tas d'interrogations qui germent dans sa tête et dans la nôtre. Sur le pouvoir, la force de la conviction, sur les limites du jeu et de la supercherie, sur le rôle de la médecine et le rôle qu'elle doit remplir, sur son attitude face aux médecines dites parallèles, sur l'existence en des forces occultes... bref, sur tout ce qui conduit ce petit monde depuis toujours et n'est pas prêt de s'arrêter.
L'écriture de Per Olov Enquist est dense (sur ce point, zéro pointé à Actes Sud qui dans cette édition Babel a réduit les caractères à la plus petite taille, pour des raisons d'économie sans doute, au détriment du confort de lecture!) et le récit fourmille de détails, fictifs ou non, sur cette époque, sur le magnétisme, sur les progrès médicaux et la situation sociale. A lire attentivement car chaque partie, chaque réflexion a son importance et aide à comprendre les mécanismes d'une immense tromperie.