Baleine
de Paul Gadenne

critiqué par Fee carabine, le 1 juillet 2005
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Gadenne quintessencié
"Baleine" nous transporte dans la France de l'immédiat après-guerre mondiale, la deuxième. Dans les villas du bord de mer, la vie reprend son cours, et les fêtes s'éternisent tard dans la nuit. Même si le coeur n'y est pas. Et même si, juste avant le lever du jour, il arrive aux fêtards de se laisser glisser dans une torpeur sournoise, sans force pour s'éloigner, incapables de bouger... C'est à la fin d'une de ces fêtes que Pierre entend pour la première fois parler de la baleine blanche qui vient de s'échouer sur une plage toute proche. Quelques jours passent, arrive le dimanche... Et Pierre, entraînant son amie Odile, décide de rendre visite à la baleine, ou plutôt ce qu'il en reste, masse blanche, d'un "blanc [qui] aurait pu être celui de certaines pierres, dont l'effort vers la transparence s'est heurté à trop d'opacité, et dont toute la lumière est tournée vers l'intérieur. Mais l'on distinguait, par endroit, des taches d'un vert fondant et, près de la tête, des serpentements mauves ou bleu ciel, fort subtils, qui disaient bien leur appartenance."... Horreur et merveille... Et dans cette rencontre insolite avec la masse en décomposition qui quelques jours plus tôt était encore un être vivant, Pierre et Odile se confrontent à l'émerveillement et à la fragilité de vivre, partagés entre désir de grandeur, "soif de ce qui dure" et "une pitié démesurée, qu'[ils] ne pouvaient empêcher de retomber sur [eux-mêmes] (...) devant les restes dérisoires de l'animal biblique".

Paul Gadenne (né en 1907, mort en 1956) nous offre avec ce superbe récit la quintessence de son art, de la pureté de son style, de ses thèmes de prédilection et de la profondeur de ses réflexions - questionnement spirituel et quête de sens face à la fragilité de toute vie humaine, soumise à la souffrance et à la mort -, et toujours la beauté - beauté d'un horizon où se rejoignent la ligne noire de la forêt, le trait doré de la plage et la lumière froide de l'océan, beauté du vent qui se joue des aiguilles de pins et des cheveux mousseux d'Odile, beauté éphémère des choses de vivre... Cette nouvelle réédition de "Baleine" chez Actes Sud est l'occasion rêvée pour introduire Paul Gadenne sur le site, et surtout l'occasion rêvée pour vous permettre de découvrir un écrivain qui compte parmi les tout grands auteurs français du vingtième siècle.
Extrait 10 étoiles

Croyez vous sérieusement que nous allons trouver quelque chose dans un endroit pareil ? dit-elle, comme si la baleine avait dû choisir pour s'y poser une plage mondaine.
Il était déjà bien assez surprenant à mon avis qu'elle n'eût pas échoué sur une banquise, un atoll ou une île déserte ; qu'elle eût fait jusqu'à nous ce long voyage ; que les courants l'eussent ballottée jusqu'à cette côte de France, en même temps que d'autres courants nous y amenaient nous-mêmes, Odile et moi, de points si éloignés du monde, pour nous mettre un soir en présence, à l'improviste, à l'entrée d'un jardin tout bruissant d'eucalyptus, si tristes et si maigres sous leurs lamelles effilées... Il y avait donc une coïncidence entre les bouleversements de notre époque, le miracle des âmes qui se reconnaissent, et les hasards des remous côtiers. Je disais à Odile, en chemin, que la baleine achevait cet univers chaotique, secrètement accordé dans l'invisible, qu'elle était un monument posé sur le cataclysme européen.
– Et si cette histoire était fausse ? insinua-t-elle.
– Je suis sûr du contraire, dis-je. Je crois à la baleine. Et vous y croyez aussi, Odile.

Joachim - - 44 ans - 5 avril 2008


Gadenne for ever 10 étoiles

Bravo et merci à Fée Carabine de tenter de redonner à Paul gadenne la place qu'il mérite. Cela dit, "Baleine" est sans doute le seul livre de lui que je n'ai pas lu (je compte bien combler cette lacune) et il me serait donc bien difficile d'en faire une critique.
Mais je ne puis qu'encourager les lecteurs à se précipiter, en dehors de "Baleine", sur ces autres livres magnifiques que sont "Siloé", "les hauts quartiers", "l'invitation chez les Stirl", "la plage de Scheveningen", "le vent noir","l'avenue" ou "la rue profonde".
Cinq étooiles donc pour l'ensemble de son oeuvre.

Guermantes - Bruxelles - 77 ans - 2 juillet 2005