Des maux en paroles : Conversations sur une pratique médicale multiculturelle
de Bahram Matine, François Régnier (Co-auteur)

critiqué par Signe, le 2 mai 2005
( - 73 ans)


La note:  étoiles
De maux en mots
J’ai rencontré le docteur Bahram Matine il y a une trentaine d’années lors d’une consultation dans son cabinet du XXè arrondissement et je suis devenue sa patiente fidèle, assidue, non seulement en vertu de ses bons soins médicaux mais aussi en raison de son esprit brillant, de la verve inépuisable qu’il a toujours su faire partager, la plupart du temps à travers une pensée profonde ou une anecdote amusante et toujours avec un raffinement, une poésie, inspirés de son Orient d’origine…
Il suggéra même à l’écrivain en herbe que j’étais à l’époque, l’idée d’un personnage du nom d’un reconstituant qu’il m’avait prescrit : le "Panclar" qui se transforma dans mon récit en « Signor Panclar », un magicien vénitien, transmetteur de savoir…
A force de parler de littérature, d’expressions, d’étymologies diverses, car ce descendant des poètes et des conteurs persans est également un éminent polyglotte, il était presque inéluctable qu’un jour ou l’autre il commette un livre…
Sous forme d’entretiens « à bâtons rompus », la forme qui convient le mieux à son dilettantisme, écrit en collaboration avec son ami, lui aussi médecin, le docteur François Régnier « Des maux en paroles » témoigne de l’importance de la parole dans les souffrances du corps comme de l’âme avec une grande finesse…
Avec toute l’adresse du chirurgien qu’il est, le Dr Matine, sous le scalpel subtil de sa réflexion, décortique certaines phrases ou expressions qui tentent de « dire les maux », en révèle les aspects cachés, les troubles profonds, les pudeurs mais aussi la poésie, avec la sagacité d’un analyste, « accoucheur d’esprits »… Il semble nous dire qu’il n’y a pas d’innocence, au cours de cette maïeutique improvisée, que tout est signifiant, même et surtout les expressions maladroites de patients qui sont souvent les métaphores de leur souffrance…Cependant le Dr Matine ne se contente pas de déceler à travers mots les préoccupations quotidiennes des gens, il distingue également les maux de son siècle, ses faiblesses, ses manques : « Dans nos universités, nous formons à la connaissance, mais pas à la sagesse » écrit-il ou encore lorsqu’il fustige le "politiquement correct" : « Aujourd’hui, on ne se repose plus, on se ressource. Le repos est mal considéré. On se régénère, on recharge les batteries. Il y a une matérialisation ».
Il y a, dans ce livre multiple, qui joue sur le sens en aiguisant nos sens, un passage particulièrement savoureux à propos du baiser, inspiré de Dostoïevsky, qui témoigne d’un grand esprit d’observation, celui d’un médecin ou celui d’un philosophe ? les deux sans doute, celui d’un sage en tous cas qui, face à la maladie qui ronge notre époque, parmi tous les remèdes, prescrirait, en priorité d’en sourire.