Une passion
de Muriel Cerf

critiqué par Gobu, le 1 avril 2005
(Messancy (Arlon) - 70 ans)


La note:  étoiles
L'amour vache selon Cerf
Dans ce roman épais, juteux, foisonnant et lyrique, la chère Muriel délaisse un moment le récit de voyage sublimé dont elle avait fait sa marque de fabrique pour nous entraîner dans une éblouissante et vertigineuse descente aux enfers de la passion amoureuse, dont elle n’ignore pas, en digne fille de l’Olympe, que les Anciens la tenaient pour la pire forme de folie que l’homme puisse manifester.

L’histoire débute au Liban dans les années cinquante, avant que ce pays béni des Dieux ne devienne la proie des démons de toutes les guerres, civiles ou pas. Amine Youssef Ghoraïeb, rejeton unique d’un richissime architecte libanais et de son épouse originaire d’Afrique du Nord, semble avoir tout pour réussir sa vie et couler des jours heureux tissés de luxe, de volupté et de rahat-loukoum. Dûment chaperonné par son oncle Camille, prêtre maronite à la Foi aussi intransigeante qu’à l’appétit inextinguible, il goûte dès son plus jeune âge aux plaisirs émollients de l’Orient, lascivité incluse. Beau comme un dieu qui aurait la tête d’un pirate ou d’un apache de la Belle Epoque, il laisse derrière lui à peine adolescent un sillage de cœurs brisés dont il se moque comme de sa première chemise en soie sur mesure.

Au début des années soixante-dix, pressentant la montée des périls qui menacent son pays, la smala Ghoraïeb émigre à Paris, d’où le père continuera à traiter de fructueuses affaires avec les émirs du Golfe, ses principaux clients. Amine, destiné à prendre la suite de son géniteur, s’inscrit aux Beaux-Arts dont il suit les cours avec la désinvolture et l’insouciance que l’argent de la famille lui permet. Mais le jeune héritier s’ennuie. Méprisant de plus en plus insolemment les cohortes de jolies filles que sa prestance, son charme vénéneux et sa situation sociale jettent dans son lit, il envisage sérieusement de recourir à la chirurgie pour changer de sexe et goûter à la déchéance de la prostitution. Son père se désole, sa nouvelle belle-mère, la pulpeuse Fornarina, tente désespérément de jeter dans ses bras une compagne qui lui rendrait la joie de vivre, et sa mère Fernande, aussi possessive que peut l’être une matrone méditerranéenne, ne tarde pas à faire appel aux djounns pour tirer son fils bien-aimé de ce marécage existentiel.

Un jour, feuilletant négligemment un roman récemment publié qui traînait sur une table basse, Amine tombe en arrêt devant la photo de quatrième de couverture représentant l’auteur, Maria Tiefenthaler, toute jeune romancière parisienne à demi juive momentanément encensée par la critique. Fracassé par la vision d’un visage angélique qui lui rappelle irrésistiblement celui d’une sylphide de Botticelli exposée au Louvre, le neurasthénique Amine se fait alors le serment de conquérir le cœur de la belle, l’épouser et surtout l’arracher à la troupe de ses admirateurs. Sinon couic et direction les bordels du Levant.

Pendant ce temps, la malheureuse Maria, qui ne se doute de rien, coule paisiblement dans son petit appartement parisien des jours studieux entre sa grand-mère mère adorée, sa ribambelle de chats et sa vieille machine à écrire Underwood sur laquelle cette boulimique de l’écriture noircit chaque jour des hectares de feuille blanche. Sans oublier la fréquentation assidue de ses auteurs favoris (Nabokov, Baudelaire, Miller, Cohen et consorts, rien que du tout beau linge) la tendre complicité d’un cénacle d’amis aussi farfelus que jaloux et le fantôme d’un père dont elle trimballe le lancinant remords de l’avoir laissé mourir alors qu’elle roulait sa bosse au soleil de l’Attique.

Les puissantes relations de la famille Ghoraïeb permettront bientôt à l’entreprenant Amine de faire sa connaissance, au cours d’un raout mondain chez une maharani rajpoute que Maria avait rencontrée lors d’un de ses innombrables périples exotiques, long passage qui est en soi un morceau d’anthologie. Alors commence entre les deux jeunes gens le jeu magnifique et terrible de la séduction réciproque qui les entraînera l’un comme l’autre vers les abîmes. On n’en dira pas plus…

Dans cette œuvre envoûtante, sensuelle, et d’une salutaire cruauté, Muriel Cerf, qui n’a sans doute jamais mis autant d’elle-même dans une créature romanesque, déploie tous les trésors de son écriture scintillante, explore avec un scalpel d’entomologiste les replis les plus obscurs de l’âme de ses héros, et brosse au passage une stupéfiante galerie de personnages secondaires délicieusement extravagants. Mieux encore qu’Albert Cohen dans Belle du Seigneur, ouvrage culte auquel elle se réfère de façon obsessionnelle, elle nous dépeint le suicidaire chemin de croix auquel conduit une relation amoureuse placée sous le signe de la démesure et de la démence. Enfin, surtout, elle nous montre le triomphe d’une superbe femme que ne possède que la passion du Beau et du Bien sur les forces maléfiques que déchaînent la jalousie, l’instinct de possession et, au bout du compte, le hideux désir de tuer ce que l’on aime pour mieux se l’approprier. Si l’on ne sort pas indemne de cette plongée dans les abysses du sentiment, on n’a pourtant qu’une envie en refermant ce livre magnifique : s’y replonger aussitôt.

Gobu