La vulgarisation scientifique est-elle un échec ? de Étienne Klein

La vulgarisation scientifique est-elle un échec ? de Étienne Klein

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Scientifiques , Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités

Critiqué par Eric Eliès, le 8 mai 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
Critiqué par Eric Eliès, le 8 mai 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
La note : 10 étoiles
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Une question iconoclaste et provocante, posée dans le contexte de la crise du covid, qui interroge - avec profondeur et lucidité - les enjeux de notre rapport à la science et à la parole scientifique

Cet opuscule, au titre volontairement provocateur, reprend le texte d’une conférence d’Etienne Klein, donnée en 2021 à l’Institut Diderot. L’ouvrage (dont la version électronique est téléchargeable gratuitement en version pdf sur le site de l’Institut) comprend, outre l’intervention d’Etienne Klein, la présentation par le philosophe André Comte-Sponville, directeur de l’Institut, et les échanges avec la salle (5 questions faisant l’objet de longues réponses d’Etienne Klein, qui complètent et précisent son intervention). Le livre est très court (une cinquantaine de pages) et se lit aisément : sa lecture est salutaire pour prendre conscience de l'importance des enjeux de notre rapport à la parole scientifique, de plus en plus galvaudée et rendue presque inaudible par le brouhaha des réseaux sociaux et des mass-media.

La conférence a été donnée en 2021, en pleine période covid. A cette époque – pas si lointaine – journalistes, experts de plateaux, hommes politiques, etc. débattaient à longueur de journée de la dangerosité des coronavirus mutant toutes les semaines et de l’efficacité des mesures susceptibles d’endiguer la pandémie, en s’appuyant sur des données chiffrées mal maîtrisées et des arguments scientifiques sortis de leur contexte et interprétés à tort et travers. Ce contexte polémique imprègne la conférence, et notamment sa mise en perspective par André Comte-Sponville.

Avant-propos
Dans son avant-propos, André Comte-Sponville rappelle que la vérité scientifique n’est pas démocratique. Elle ne se décrète pas et n’est pas établie par vote ou consensus. La vérité n’est donc pas servilement soumise à la politique. Néanmoins, en démocratie, le seul principe de légitimité est la volonté populaire. En conséquence, la vérité scientifique ne peut pas être prescriptive car le savoir ne fonde aucune autorité légitime. Comte-Sponville affirme ainsi, en prenant l’exemple du tabac dont il est scientifiquement prouvé qu’il tue en favorisant le cancer, que entre la santé et la liberté, aucune science jamais ne tranchera. C’est à nous, comme individus ou comme citoyens, de le faire.. Mais, même si la vérité ne se commande pas et ne commande pas, elle est un enjeu de démocratie car la souveraineté du peuple ne peut pas s’exercer convenablement si le peuple n’est pas en mesure de prendre des décisions éclairées par la vérité. L’accès à la vérité scientifique pose la question des moyens d’accès à la connaissance, qui était au cœur de l’entreprise de Diderot espérant (Comte-Sponville cite une lettre de 1762) que l’Encyclopédie provoque une révolution des esprits au service de la liberté, en enseignant à chacun à distinguer le certain, le probable et le douteux. Aujourd’hui, dans une société où les sciences et les techniques sont omniprésentes, la vulgarisation scientifique est un enjeu politique car elle conditionne notre capacité à comprendre le monde où nous vivons. Le combat pour la connaissance et la liberté se rejoignent.

Conférence : la vulgarisation est-elle un échec ?
Etienne Klein explique le choix du titre de sa conférence par le constat de la médiocrité des débats sur le covid. Alors qu’il a passé une part importante de sa vie professionnelle à la vulgarisation scientifique (nota : plusieurs ouvrages d’Etienne Klein sont présentés sur CL – c’est l’un de nos meilleurs vulgarisateurs et historiens des sciences, qui se caractérise aussi par un ton personnel et engagé : il ne fait pas que rendre accessible au grand public la Relativité ou la physique quantique, et l’histoire de l’élaboration de leurs théories respectives, il s’exprime aussi sur notre rapport à la science et aux techniques), Etienne Klein constate que le grand public ne comprend pas la science. Il est vrai que le champ scientifique est vaste et complexe : il est impossible d’avoir un avis pertinent sur tous les sujets (physique des particules, climatologie, cosmologie, génétique, immunologie, etc.) et les scientifiques eux-mêmes ne sont compétents que localement. Néanmoins, en Europe, la France présente des tendances singulières et très inquiétantes. Ainsi, Klein dévoile que la France figure parmi les dernières places du classement TIMSS (ce classement – moins connu que le PISA – évalue les connaissances en sciences et en mathématiques des élèves de CM1 et 4ème des pays de l’OCDE : la France était, en 2019, avant-dernière pour le CM1, sans que cela provoque de réactions politiques !) et subit (cf enquête du Comité Economique et social) une érosion marquée de la confiance dans la parole scientifique.

La vulgarisation est-elle pour autant un échec ? En apparence non car les livres de vulgarisation sont globalement bien diffusés et lus et les conférences attirent du public. Mais ce n’est qu’une apparence car la vulgarisation ne touche que le public intéressé et non le grand public qui s’informe dans les médias et les réseaux sociaux, où toutes les informations circulent dans les mêmes canaux d’information et sont nivelées : connaissances scientifiques, croyances, commentaires, fake news, etc. sont brassés et confondus. La plupart des gens, lorsqu’ils sont saturés, vont au plus facile et au plus rassurant. Comme l’avait annoncé Nietzsche en 1878 dans « Humain trop humain », le goût du vrai disparaît quand il produit de l’inconfort or les nouvelles technologies de l’information nous permettent désormais de nous construire des micro-bulles rassurantes, où nous filtrons les informations de manière à conforter nos idées et convictions, sans souci de la vérité.

En fait, la « vérité » a été remplacée par la « véracité ». Les débats publics sur le covid ont engendré une grande confusion, donnant le sentiment d’une confrontation d’opinions et d’égo. où toutes les affirmations se valent puisque, dans le fond, personne « ne sait ». Etienne Klein avoue son sentiment de gâchis d’une occasion manquée pour présenter et expliquer au grand public la méthodologie scientifique, les nuances entre corrélation statistique et loi de causalité, les hypothèses théoriques et les vérifications expérimentales, etc. Par exemple, il y a eu 48 années de débats et controverses entre l’hypothèse du boson de Higgs et sa découverte expérimentale, en 2012, au CERN. Un point crucial porte sur la différence entre la science, qui porte un corpus de connaissances mises à l’épreuve, et la recherche, qui explore des questions sans réponse. Lors des débats publics, science et recherche ont souvent été confondues, donnant le sentiment que la parole scientifique était floue et fragile comme une simple opinion. Outre que les scientifiques sont des êtres humains, donc eux-mêmes susceptibles d’être entachés de croyances et de préjugés, les journalistes manquent cruellement de culture scientifique et d’esprit critique et se laissent souvent « enfumer » par leurs experts de plateau, d’autant que les journalistes semblent privilégier les experts ayant du poids sur Twitter ou ayant une certaine faconde dans leur prétention à savoir, même quand ils racontent n’importe quoi (et que les journalistes laissent parler sans leur apporter de contradiction). Etienne Klein évoque notamment (sans le nommer) un philosophe connu parti dans un délire sur le réchauffement climatique, où il réfute l’importance des activités humaines face aux phénomènes cosmologiques, aux fluctuations du vide quantique, à l’éventualité d’un « trou de ver » au cœur de la Terre, etc. Ce philosophe (nota : une recherche sur internet apprend immédiatement que ce philosophe est Michel Onfray, dont on peut raisonnablement se demander s’il est sorti cérébralement indemne de son AVC survenu en 2018 ou 2019) employait un vocabulaire scientifique exact et précis mais en dehors de tout esprit scientifique.

Etienne Klein admet que démêler le scientifique et le non-scientifique peut s’avérer complexe pour le grand public car la traduction de concepts scientifiques dans le langage ordinaire est déjà source d’approximations voire d’erreurs. Par exemple, la traduction courante du principe d’incertitude d’Heisenberg - « on ne peut pas à la fois connaître la vitesse et la position d’une particule » - est inepte car une particule n’a ni vitesse ni position, qui sont des caractéristiques qui n’ont de sens qu’en physique classique. De même, dans la théorie de la Relativité, on comprend souvent que le temps est relatif, parce que « la vitesse d’écoulement du temps dépend de la vitesse de l’observateur » or cette phrase n’a pas de sens car le temps n’a pas de vitesse d’écoulement. Ces approximations se retrouvent aussi dans les dix questions du sondage de la Commission Européenne pour évaluer le niveau des connaissances scientifiques de la population. Ces questions sont basiques mais trois d’entre elles sont scientifiquement interprétables de plusieurs façons ou sont absurdes. En conséquence, Etienne Klein conclue sa conférence en soulignant que la vulgarisation scientifique est difficile mais indispensable, pour permettre au grand public de se forger des idées pertinentes sur des problématiques complexes. Par exemple, l’industrie nucléaire présente des inconvénients et des dangers certains mais, s’il est bien une chose qu’on ne peut pas reprocher aux centrales nucléaires, c’est de contribuer au réchauffement climatique …or 70 % des Français (et 83 % des jeunes de 17-24 ans) le croient !

Questions de la salle
Les cinq questions posées à l'issue de la conférence se rejoignent et se recoupent car elles portent toutes les cinq sur les moyens de rectifier les tendances présentées par Etienne Klein et interrogent également la place des sciences humaines et des sciences du vivant au sein des sciences.

Etienne Klein prend le temps d’y répondre longuement, en affinant certains éléments seulement esquissés dans sa conférence. Ainsi, il précise que, outre la confusion entre science et recherche, il y a une confusion entre science et technique, qui remonte peut-être à l’Encyclopédie de Diderot. L’Encyclopédie avait détaillé de nombreux outils, en considérant que la technique est vectrice de connaissance scientifique. Or ce n’est pas vrai : notre société est hyper-technologique mais nous utilisons nos outils sans jamais nous interroger sur les concepts et lois scientifiques qui leur permettent de fonctionner (ex : les téléphones portables sont des équipements d’une très grande complexité mais celle-ci est totalement masquée par la simplicité de son usage).

Etienne Klein évoque longuement nos biais de compréhension et l’importance de l’école, notamment en réponse à une question portant sur l’importance des fondamentaux. Il rêverait d’organiser de courts stages de formation professionnelle au profit des journalistes ou d’une meilleure sensibilisation à l’école, au collège ou au lycée, en présentant la richesse et la densité humaine de la recherche scientifique. Lui-même, en tant qu’enseignant, a constaté l’attrait que la science pouvait déclencher dès lors que les élèves commençaient à se confronter à des paradoxes ou à des objets scientifiques qui les dépassent. Le problème est que tous les professeurs ne sont peut-être pas capables de s’investir dans cette mise en perspective de la science. Il cite une anecdote personnelle assez révélatrice (qui m’a un peu fait penser à une discussion que j’avais eue, une fois, en 4ème avec ma prof de maths) : interrogeant, au lycée, sa prof. de physique sur le principe d’inertie, qui lui semblait contradictoire avec ce qu’il observait lui-même quand il faisait du vélo, la prof lui répondit simplement, sans aucune explication, que s’il ne comprenait pas, c’est juste parce qu’il manquait de sens physique !


Commentaires personnels
Etienne Klein se montre soucieux de n’être pas agressif ou insultant mais, à titre personnel, je pense qu’il aurait pu être encore plus tranchant car il y a un vrai problème de médiocrité de l’enseignement (je précise : de l’enseignement, et non des enseignants), qui est sans doute la cause première de la médiocrité des journalistes et des difficultés du grand public à comprendre et cerner les enjeux du débat scientifique, ce qui les rend défiants ou aisément manipulables par tous les sophistes et charlatans qui abondent sur les réseaux sociaux. Klein déclare qu’un des obstacles à la vulgarisation réside dans les « traumatismes » de l’école, qui dégoûte des millions d’élèves de tout apprentissage des sciences. La place indigne de la France dans les classements de l’OCDE devrait pourtant provoquer une prise de conscience et des actions immédiates. Aujourd’hui, le niveau est excellent dans les cursus spécialisés mais le niveau général est globalement très faible. A titre personnel, quand j'ai basculé du lycée (dont l'objectif était de nous amener au bac) en maths sup/maths spé, j’ai eu le sentiment de changer de planète et que tout ce que j’avais fait auparavant, en mathématiques et sciences, n’étaient que des broutilles… Ce n’est qu’en maths sup qu’on m’a parlé pour la première fois de physique quantique, or des connaissances de base sur la physique quantique, la cosmologie et la Relativité devraient faire partir des connaissances de base de toute personne du XXIème siècle d’autant qu’elles ne sont pas difficiles à acquérir : sans entrer dans les équations, la lecture de livres comme ceux d’Hubert Reeves (par exemple « Patience dans l’azur » ou « Poussières d’étoiles ») pourrait être mise au programme des collèges, afin d’initier tous les élèves, leur offrir des connaissances élémentaires et peut-être aussi susciter des vocations scientifiques attisées par l'émerveillement que ces lectures procurent.

Les mathématiques sont également incontournables. Les mathématiques s’appuient sur un formalisme qui définit un langage et un métalangage, que ne maîtrisent pas la plupart des journalistes et des hommes politiques qui sont, en mathématiques, des analphabètes notoires, s’amusant même parfois de ne pas en savoir plus que les tables de multiplication apprises à l’école primaire. Or les journalistes et analystes politiques passent leur temps à manier et comparer des pourcentages. Qu'y comprennent-ils vraiment ? Les journalistes - y compris des analystes réputés ! – ne cessent de comparer des pourcentages sans jamais se soucier des éventuelles variations de la base 100. Toutes leurs interprétations – c’était vrai au temps du covid mais c’est en fait vrai en permanence, notamment dans les débats de soirées électorales – sont fragilisées voire rendues caduques par leur évidente incompétence dans le maniement des pourcentages, qui sont pourtant des mathématiques basiques du niveau collège.

Pour finir dans cette « analyse » de la conférence, je regrette que ni André Comte-Sponville ni Etienne Klein n’ait évoqué Michel Serres, dont « Le contrat naturel » visait, au contraire de la mise en garde du préambule de Compte-Sponville, à établir la valeur normative de la science et à doter la parole scientifique d’une légitimité politique. En effet, il est trop facile et dangereux de dire que seul le peuple est souverain et que la vérité scientifique n’a aucun droit à parler de ce qu’il faut faire. Comme le dit d’ailleurs Etienne Klein (à propos du réchauffement climatique), si la volonté populaire privilégié la facilité de court terme en refusant de se contraindre à prendre les mesures nécessaires (et davantage contraignantes que l’isolement temporaire imposé par le confinement du covid) pour enrayer le réchauffement climatique, est-il légitime que le politique fasse la sourde oreille aux arguments scientifiques et repousse aux générations suivantes les conséquences à long terme ? La cécité et/ou l’aveuglement, aussi bien du grand public que des soi-disant élites (politiques, journalistes, etc.) sont un problème crucial : le succès planétaire du canular « chorizesque » d’Etienne Klein, posté sur Twitter en 2022, au départ destiné à se moquer des publications scientifiques publiées à la va-vite sur internet, est à la fois risible et affligeant par la bêtise et la crédulité qu’il a dévoilées… Sans parler des théories de la Terre plate ou de la Terre creuse, remises à la mode par les réseaux sociaux...

Il n’est peut-être pas anodin de noter que nombre de ces théories – qu’on qualifiera de « farfelues » pour être gentil - sont alimentées par des influenceurs et des réseaux sociaux américains, plus ou moins complotistes plus ou moins obscurantistes. Le philosophe Ortega y Gasset avait, dans les années 30, affirmé que l’esprit scientifique, qui requière travail, humilité et patience, était propre à la culture européenne car, aux USA, la recherche visait avant toute chose le profit immédiat. Dans une société ultralibérale où la valeur d’une connaissance se mesure à sa rentabilité immédiate ou à son potentiel de valorisation, qu’importe que cette connaissance soit vraie ou scientifiquement établie, du moment qu’elle rapporte ? Aucun des intervenants ne l’évoque mais la crise de la parole scientifique n’est peut-être qu’un symptôme, parmi d'autres, de l’américanisation des esprits.

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Les éditions

La vulgarisation scientifique est-elle un échec ?
de Klein, Étienne Comte-Sponville, André (Préfacier)
Institut Diderot
ISBN : SANS000073375 ; 01/11/2021 ; 60 p.
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