Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux de Matéi Vişniec

Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux de Matéi Vişniec

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Théâtre , Littérature => Francophone

Critiqué par Eric Eliès, le 6 mai 2026 (Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans)
La note : 10 étoiles
Visites : 82 

Une pièce lucide et cruelle, jouant du tragique et du comique absurde, où les morts et les vivants se croisent pour dénoncer l'inhumanité du monde contemporain, à l'Est comme à l'Ouest

Mateï Visniec, dramaturge, romancier et poète roumain, qui parcourt aujourd’hui l’Europe au gré de la représentation de ses pièces, fut d’abord connu, en France, pour son poème « Le bateau » décrivant un lent naufrage, si lent que ses passagers ne savent plus s’ils coulent vraiment, s’ils doivent quitter le navire ou tenter de le rafistoler pour le faire flotter encore. Cette métaphore à peine voilée du système communiste provoqua l’interdiction de ses pièces (très incisives par leur ironie caustique trouée d'images poétiques) et le força à fuir la Roumanie, où il ne revint qu’après la chute de Ceaucescu. Ses pièces, dont plusieurs sont présentées sur CL, mettent souvent en scène, en mêlant horreur tragique et humour grotesque, des personnages confrontés à la violence absurde d’un système qui les broie. Ce système (dans des pièces comme « Le spectateur condamné à mort », une pièce aussi terrible que réellement hilarante) était, dans ses premières pièces, le système communiste. « Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux », écrite quinze années après la révolution, et dans le double contexte des guerres balkaniques de l'intégration de la Roumanie dans l'Union européenne, résonne comme le terrible aveu des espoirs déçus et interroge un autre système, qui s’avère tout aussi inhumain : celui de l’ultralibéralisme européen qui, sous les masques de la liberté et de la mixité culturelle, se repaît de la misère de pays en ruines. La pièce repose, comme toutes les pièces de Visniec, sur le double registre du tragique et du comique, mais avec une noirceur cruelle rarement atteinte (à tel point que j’ai songé au théâtre filmé de Lars Von trier dans « Dogville » ou à la pièce « Voyage chez les morts » de Ionesco – j’y reviendrai plus loin). La pièce est dérangeante car Visniec ne recule pas devant l’horreur de ce qu’il évoque ; au contraire, il fouille et il creuse, en même temps que ses personnages, et il étale l’horreur sous les yeux du public dans la salle ou – dans mon cas - du lecteur du texte, qui suscite des images mentales d’une grande puissance. Pourtant la pièce évite de sombrer dans le glauque (sauf en quelques passages, notamment ceux évoquant Ida, la fille contrainte de se prostituer) grâce à l’humour, qui nimbe la noirceur du texte, et la poésie des passages où la frontière entre les vivants et les morts semblent s’estomper, sans jamais s’effacer tout à fait.

La pièce a été créée en 2005, pendant la période de transition vers l’Union Européenne (que la Roumanie a rejointe en 2007). La scène se déroule dans un pays non cité mais localisé dans les Balkans, où, depuis des décennies, les peuples se mêlent et s’affrontent. La scène d’ouverture baigne dans une tragique absurdité : deux hommes, Vibko et Stanko, se tirent dessus de part et d’autre d’un vague no man’s land et s’invectivent mutuellement et, à travers les insultes, on comprend que l’un est le beau-frère de l’autre. Car Stanko est l’époux d’Ida, la sœur de Vibko, qui vient d’accoucher d’un petit garçon, que Stanko a décidé d’appeler Vibko, en mémoire du connard dont il essaye de trouer la cervelle ! Dans ce pays sans nom, dominé par des miliciens qui se battent pour construire un pays « libre, indépendant et fier » en le débarrassant de tous les « enculés » et autres « fils de pute » qui ne respectent pas la frontière sacrée de ce pays « libre, indépendant et fier », un vieil homme et une vieille femme espèrent vainement le retour de leurs enfants, leur garçon, Vibko, et leur fille, Ida. Le garçon est là pourtant, au milieu d’eux, mais eux ne le voient pas. Ils se parlent également, sans s’entendre. Ces passages, sur scène, devaient être magiques : Visniec a réussi à construire des moments poignants de tristesse et de douleur contenue, où se dévoile toute l’absurdité et le gâchis des vies perdues dans des combats qui n’engendrent que souffrances. Le vieil homme, sous la pression de son épouse, arpente les lieux alentours à la recherche du corps de son fils, creusant la terre partout où ont eu lieu des combats. Et partout il déterre des ossements car, en ce pays, les conflits et guerres successifs ont tous déposé leur strate de cadavres. Alors le fils revient parfois les voir, accompagnés de collègues de combat ou de rencontres de hasard, comme un partisan de Tito ou un soldat allemand, tous deux tués pendant la seconde guerre mondiale. Ce mélange, si naturel, des morts et des vivants m’a irrésistiblement fait songer à « Voyage chez les morts » d’Eugène Ionesco : Visniec n’en reprend ni les procédés ni les angoisses métaphysiques mais il partage la même volonté de confronter les morts et les vivants, aux identités floues et glissantes (à tel point qu’on ne sait pas toujours très bien, dans ce mélange, qui est vraiment mort et qui est vraiment en vie), pour mettre à jour les liens qui les relient en même temps qu’ils les emprisonnent. Que faire de tous ces morts ? Des opportunistes ont trouvé un filon : revendre, comme on valorise des déchets trouvés çà et là, des squelettes et des objets militaires pour permettre aux familles de faire leur deuil, en se disant que c’était celui qu’on cherchait....

La mère :
Dans ce pays, une mère heureuse, c’est une mère qui sait où sont enterrés ses enfants. Une mère heureuse est une mère qui peut à volonté s’occuper d’une tombe, et qui est sûre que dans cette tombe-là se trouve bien le corps de son fils et non pas un cadavre de fortune. Une mère heureuse est une mère qui peut pleurer autant qu’elle veut à côté d’une tombe abritant bien les ossements de son fils et non pas d’autres os.

Regardez ma cousine, Véra. Elle n’a jamais été sûre que les os qu’on lui avait apportés étaient bien ceux de son fils. Mais elle a bien reconnu en revanche la chemise de son fils. Là, il n’y avait aucun doute, c’était la bonne chemise. Et elle l‘a enterrée et elle pleure sur la tombe de la chemise de son fils.

Elle apporte des fleurs à la tombe de la chemise de son fils. Et depuis quelque temps elle ne pleure même plus autant. Elle est soulagée, son deuil se passe bien. Elle a recommencé à travailler. Elle a même espacé les visites auprès de la tombe de son fils. Auprès de la chemise. Elle n’y va que deux ou trois fois.

(Dans le lointain, quelqu’un se met à jouer de l’harmonica)

Ou alors, si on rejette les offres du voisin, qui a quasiment installé dans sa cave un magasin d'ossements et d'uniformes, on peut solliciter de vieilles sorcières, des vieilles folles qui savent lire les signes pour retrouver un mort… S’en suivent alors des scènes de marchandage à la fois dérisoires et sordides ! Cette quête éperdue du fils mort a souvent les accents oniriques d’un cauchemar éveillé – quand des cohortes de mères anonymes se mettent à enterrer des chemises ensanglantées ou quand le fantôme d’un milicien mort s’effondre devant le père, parce qu’il creuse des trous dans le sol sacré de la frontière - avant de basculer vers le fantastique et le merveilleux, quand le père finit par retrouver le sac militaire et l’harmonica de son fils.

En parallèle, Visniec imbrique, à partir du milieu de la pièce, des scènes en Europe occidentale. La fille n’est pas morte au combat, elle est partie. Elle est passée par l’Italie puis a fini sur le trottoir parisien, victime d’un réseau de proxénètes. Elle se tient debout, silencieuse, juste parfois chantonnant, comme si elle était folle. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit autour, ou alors elle ne veut ni voir ni comprendre. Ces scènes n’ont pas dû être faciles à monter car l’alternance entre les épisodes de la vie d’Ida et la non-vie de Vibko ont dû imposer des changements de décor assez complexes… En outre, ces scènes sont d’une grande dureté, comme dans certains passages volontairement outranciers du « Voyage chez les morts » où Ionesco règle des comptes, mû par une colère froide, notamment avec son père, qu’il détestait. Visniec écrit lui aussi avec hargne et colère, et les dialogues et les scènes évoquant Ida ruissellent d’amertume. Rarement la « dégueulassitude humaine » n’a été mise en scène avec autant de virulence (je ne vois que « Dogville », d’une noirceur insondable), comme si Visniec avait cherché à recracher au visage des spectateurs occidentaux le mépris des européens occidentaux pour les pays de l’Est (c’était l’époque où, en France, Nicolas Sarkozy, en tant que ministre de l’Intérieur puis en tant que président de la république, multipliait les mesures pour trier l’immigration d’Europe de l’Est et dissuader les Roumains et les Bulgares, nouvellement entrés dans l’UE, de venir en France, sauf pour prendre les emplois que les Français ne voulaient pas exercer). On peut donc voir une sorte de double sens dans le langage d’un client, qui aborde Ida, mutique, sur un trottoir de Paris :

Le monsieur : T’es hongroise ?

(la fille fait signe que non)
Polonaise ?

(la fille fait signe que non)

Tu viens de quel pays ?

(la fille regarde dans le vide)

Ecoute poupée, je veux savoir si j’ai droit à une pipe hongroise ou polonaise. Ou peut-être bulgare. De toute façon, moi, j’aime toutes les pipes. Mais je voudrais quand même savoir quelle est l’appellation d’origine. T’es du Kosovo ?

(la fille fait signe que non)

Ecoute poupée tu ne parles aucune langue ? Montre-moi ta langue… Ta langue, je veux voir ta langue… J’aime bien les pipes du Kosovo. Plus le pays d’origine est dans la merde, plus les pipes, ici, sont bonnes… Il y a quelques années c’étaient les pipes de Bosnie qui étaient les meilleures. C’est fou comme ça marche, l’histoire… Plus un pays est dans la merde, plus il exporte de jolies pipeuses… Très bonnes pipeuses, les filles de Bosnie, très appliquées… Alors, t’es pas de Bosnie ? T’es peut-être du Caucase ?

(la fille regarde dans le vide)

Le Caucase, je n’ai pas encore essayé. Mais il n’y a pas de raison pour que ça ne soit pas bon. Vous êtes trop dans la merde là-bas. D’ailleurs, les meilleures fleurs poussent dans la merde, c’est connu… C’est pour ça que vous êtes si jolies…

La pièce met en parallèle deux mondes ravagés. A l’Est, la misère matérielle et la violence de guerres absurdes. A l’Ouest, la violence de l’exploitation de la misère humaine. Ce monde détestable n’offre aucun lieu où tous pourraient vivre, où nul ne marcherait comme sur une terre étrangère (ce qu’Yves Bonnefoy nommait la présence du « vrai lieu », objet de sa poésie). La pièce est dure et amère, y compris sa phrase de conclusion « La maison n’est pas entièrement brûlée. On va s’en sortir. » qui m’évoque celle du « Bateau », où le naufrage au ralenti aurait été remplacée par une combustion lente…

Dans cette pièce cruelle et perturbante, Visniec m’apparaît, par sa dénonciation sans compromis et par sa lucidité désabusée, assez proche du Soljenitsyne de « Le grain tombé entre les meules », qui évoque l’homme broyé entre les meules du communisme, du capitalisme et des nationalismes, toutes étant des machines détruisant méthodiquement toute humanité.

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Les éditions

  • Le mot Progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux
    de Vişniec, Matéi
    Lansman
    ISBN : 9782872829460 ; 01/07/2013 ; 70 p. Poche
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