Les morts manquent de correction de Pauline Toulet

Les morts manquent de correction de Pauline Toulet

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 31 mars 2026 (Inscrit le 21 février 2023, 71 ans)
La note : 10 étoiles
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Une comédie policière drôle et douce-amère

Après les récits d’espionnage, les histoires policières sont le genre de fiction qui se prête le plus volontiers à la parodie. C’est le plus souvent à l’écran que l’exercice a été entrepris. Les comédies policières y sont nombreuses. Les romans policiers, par contre, demeurent presque toujours très sérieux. Beaucoup d’entre eux, à commencer par les romans noirs scandinaves, baignent même carrément dans une atmosphère sinistre, lugubre et déprimante.

Mais il y a des exceptions. L’une d’entre elles vient d’apparaître sur les tables des librairies. Comme son titre le laisse pressentir, Les Morts manquent de correction est un livre qu’on lit en souriant. Il y a deux ans, avec Anatole Bertolu a disparu, son premier roman, Pauline Toulet livrait une fable farfelue, un conte d’anthropologie-fiction qui était en même temps une peinture amusée du petit monde des intellectuels précaires parisiens. L’histoire comportait un élément d’enquête. Cette dimension est au centre de ce nouveau récit. Aussi drôle que le premier, il permet à Pauline Toulet de passer haut la main l’épreuve du deuxième roman, censée constituer le test décisif pour juger de l’avenir d’un jeune talent prometteur.

De retour d'un weekend à La Bourboule, Félix Soupel, le narrateur (l’histoire est écrite à la première personne), a la désagréable surprise de découvrir sur son lit le cadavre de l’homme auquel il avait loué son appartement par l’intermédiaire d’un site de location de courte durée. L’individu s’est apparemment suicidé pour une raison inconnue. Les circonstances peu communes de son acte laissent perplexes les deux policiers aux noms caricaturaux, le capitaine Loustac et le lieutenant Descloux, en charge de l’affaire. Parce qu’il a trouvé coincée dans le cadre du miroir de la salle de bain une carte de visite qui avait échappé à leur regard professionnel, Félix Soupel décide de mener lui-même l’enquête.

Celle-ci le conduit de l’étrange salon de coiffure dont le nom figure sur la carte de visite - à l’évidence une façade pour des activités illégales (« Trafic de drogue ? Recel ? Crime en bande organisée ? Terrorisme international ? ») - à la forêt de Fontainebleau, après de longues heures de guet et la prise en filature, en vélo électrique, de la camionnette d’un jardinier-paysagiste qui semble exercer aussi peu ce métier que la femme, qui est visiblement sa compagne, celui de coiffeuse. Le suicide se révélera ne pas en être un, mais un assassinat déguisé en suicide. Le mobile, assez classique, est lié à une opération délictueuse dont on ne dévoilera pas ici la nature, mais dont on peut tout de même dire qu’elle est pour le moins insolite et inattendue.

La quarantaine, chauve, le ventre arrondi par un début d’embonpoint, célibataire à moitié contrarié, à moitié volontaire, de tempérament indolent et flegmatique, Félix Soupel n’a rien de Philip Marlowe. Parce qu’il n’est pas conscient des éventuels dangers qui l’attendent, et pour mettre du sel dans une existence terne où il n’y a pas grand-chose, à part l’écoute quotidienne d’un programme radiophonique dont la voix de la présentatrice le comble de bonheur, il se lance dans une aventure qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’imaginait. Pour les besoins de l’enquête, il engage comme assistant son neveu de neuf ans, dont il fait la connaissance chez son frère qui l’héberge sans enthousiasme, le temps que les scellés mis sur son appartement soient levés. Élevé « sans écrans » par des parents tous deux médecins pleins de principes pédagogiques rigides, précocement éveillé, le jeune Gabriel accueille avec plaisir l’occasion de se distraire et se fait payer ses services à l’aide de recharges pour le téléphone portable à carte prépayée que Félix lui a offert en cachette.

Menée par ce couple de détectives improbables, l’enquête est semée d’épisodes cocasses qui s’enchaînent sans étonner personne. Même les personnages semblent se rendre compte qu’ils sont dans une histoire policière parodique : « Ah, lâcha le capitaine après un bref silence comme s’il venait de s’apercevoir de la présence d’une troisième personne sur le palier, et voici ma collègue de la police scientifique. Procédure de routine, ajouta-t-il pour casser d’emblée l’éventuel prestige associé à la profession de la jeune femme. On n’est pas dans Les Experts, ici. » Quelques pages plus loin, après avoir fixé au mur un panneau de liège de 90 par 120 centimètre, Félix s’interroge : « Maintenant qu’il était installé, je m’aperçus que je ne savais pas par où commencer. Comment faisaient-ils déjà, dans les séries télévisées ? D’abord, placer une photo de la victime au centre, supposais-je. »

À côté de cet aspect parodique, la force comique du roman vient des descriptions ironiques de plusieurs milieux auxquels la vie de Félix est liée ou qu’il traverse au cours de ses investigations. Pour assurer sa subsistance, il est correcteur pour un magazine de mode nommé Sapé et un autre sur les questions d’alimentation et de santé appelé Miam Mag, une activité qu’il pratique sans enthousiasme : « C’est l’inconvénient lorsqu’on exerce un métier idiot : même lorsqu’on le fait bien, on se sent mal. ». Pauline Toulet a l’oreille très sûre pour identifier le jargon et les tics de langage des spécialistes de la diététique et exerce sa verve aux dépens des responsables de la presse de mode : « Je suspectais les rédacteurs en chef, par jeu ou par caprice, de se lancer des défis : vais-je arriver à remettre les cirés jaunes à la mode ? Les sacs bananes ? Les manches ballons ? Les leggings ? Les cagoules ? Les claquettes de piscine ? ».

Elle croque avec le même bonheur les vendeurs de vêtements de sport (Félix veut effectuer sa filature avec des chaussures adaptées à la course), d’articles de literie (son matelas, sur lequel gisait le cadavre, doit être remplacé), les moniteurs d’auto-école (il apprend à conduire) ou l’ambiance surréaliste d’un centre de cure thermale où il va se cacher parce qu’il se sent menacé, dont les clients se voient proposer pour le petit déjeuner l’éventail terrifiant suivant : « graines de chia, graines de lin, graines de courges, graines de tournesol, baies d’Aronia, baies d’Açaï, cranberries bio, lait d’avoine, lait d’amande, lait de soja. »

Le ton satirique et goguenard qui faisait le charme d’Anatole a disparu est toujours bien présent. Mais il est devenu moins indulgent, plus mordant. Félix Soupel n’est ni un génie, ni un héros, mais il porte sur ses semblables un regard pénétrant et lucide. Son absence d’illusions se distille tout au long du récit par des remarques acides lâchées en passant : « “ L’important, dans la vie, c’est de ne pas rester sur un échec”, disait mon père, qui n’en avait connu aucun » ; « J’avais souvent constaté, chez mes interlocuteurs, que leur propension à utiliser des émoticônes était inversement proportionnelle à leur capacité à afficher des émotions réelles. »

Sa vision de la vie n’est guère optimiste, assez désenchantée : « Ainsi démarra mon attente fiévreuse. Laquelle suivit une de ce courbes en cloche, si caractéristiques de l’existence : l’exaltation monte minute après minute, puis, passé un certain temps, en règle générale assez court, la lassitude s’installe et la ferveur décroît, on se demande ce que l’on fait là, on observe, désabusé, son beau projet sans lui trouver d’attraits. »

À un moment, il évoque à propos d’un forum internet sur lequel l’assassin a posté un message à son attention « la quantité phénoménale de tristesse qui parcourt le monde comme un réseau, qui le traverse et le transperce et le sature et ne nous relie pourtant pas les uns aux autres ». De la scène de ses retrouvailles avec d’anciens compagnons de terminale lors d’une rencontre organisée par l’un d’entre eux devenu « personal shopper » (conseiller en image sélectionnant des produits de luxe pour une clientèle fortunée), il n’émane aucune douce nostalgie, mais une impression de débâcle : « On m’assura que oui, que je n’avais pas trop changé. Je formulai quelques mensonges similaires en retour, tout en restant persuadé que je ne les aurais pas reconnus si je les avais croisés dans la rue. Tous me semblaient vieux et assez disgracieux ; j’imaginais qu’ils pensaient la même chose de moi et cela m’attrista. »

L’histoire, qui aurait pu très mal tourner, se termine bien pour Félix, non sans toutefois lui laisser un léger remord, pour des raisons qu’on laissera le lecteur découvrir. « À quoi bon se morfondre quand tout est mal qui finit bien », conclut-il. Une réflexion très appropriée au terme d’une comédie extrêmement amusante d’un bout à l’autre, mais en même temps légèrement aigre-douce ou douce-amère, comme est souvent la vie.

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Les éditions

  • Les morts manquent de correction[Texte imprimé]
    de Toulet, Pauline
    Finitude
    ISBN : 9782363392466 ; 06/03/2026 ; 216 p. Broché
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