Contre - plongées de Luc Dellisse

Contre - plongées de Luc Dellisse

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 23 février 2026 (Inscrit le 21 février 2023, 71 ans)
La note : 10 étoiles
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La lumière du passé

La nouvelle est un genre littéraire a priori moins varié que le roman. Par définition courte, elle comporte nécessairement peu de personnages et un nombre réduit d’actions. Le récit y est conduit sans traîner et se termine souvent de manière inattendue. À l’intérieur de ce cadre contraignant, la personnalité de l’auteur s’exprime toutefois très librement par l’intermédiaire des thèmes, de la nature des personnages et des situations, ainsi que de la langue : en quelques paragraphes, on reconnaît une nouvelle de Guy de Maupassant, Anton Tchekhov, Henry James, Franz Kakfa ou Ernest Hemingway.

Dans le cas des nouvelles de Luc Dellisse, un élément de caractérisation supplémentaire vient s’ajouter à ceux cités, eux-mêmes très présents, tant l’univers de cet écrivain est singulier et cohérent et son style aisé à identifier. Comme ses essais les plus récents, ses livres de nouvelles sont composés de textes spécifiquement conçus pour prendre place à l’intérieur de l’ensemble qu’ils forment. Le tout est toujours davantage que la somme des parties, mais il ne l’est jamais autant que lorsque les parties ont été dès le départ pensées en fonction du tout.

Tous les livres de nouvelles de Luc Dellisse ont donc un principe organisateur très fort qui assure leur unité. Jamais ceci n’a été aussi évident que dans le cas de son dernier. Explicitement énoncée dans le titre, Contre-plongées, l’idée qui commande l’ouvrage est distillée au long des histoires qui le composent à l’aide de formules variées : « On ne voyage vraiment que par la mémoire. Les déplacements physiques, les découvertes de paysage, l’émotion des rencontres, les surprises visuelles se cristallisent à retardement » ; « La mémoire est le seul appareil de contre-plongée » ; « Il faut effectuer des contre-plongées : partant d’une source vivante, encore magnétique, remonter, par paliers, au cœur du présent ».

On l’a compris, au cœur du livre figurent le passé, les souvenirs et la mémoire, ou, plus précisément, l’usage qu’on peut en faire. Les trésors ramenés à la surface lorsque la mémoire plonge dans le passé sont riches et variés, mais c’est le fait même de les ramener à la surface qui les fait briller de mille feux. Pour le dire autrement, si sa matière est par définition le passé, la mémoire est en réalité orientée vers le présent. L’idée n’est pas celle, juste mais banale, que les souvenirs aident à vivre. Elle est que, lorsque le travail de l’imagination en a extrait l’essence, le passé confère son sens à l’existence actuelle.

On note une sorte de progression dans la manière dont cette idée est illustrée. Toutes les nouvelles sont écrites à la première personne, comme autant de chapitres de cette « autobiographie imaginaire » que Luc Dellisse est occupé à bâtir au fil de ses livres : le récit, à partir de faits authentiques, de son existence stylisée par le travail de l’imagination. Comme l’ouverture d’un opéra annonce les thèmes qui vont être développés au fil des actes, la première histoire fait référence à une plongée sous les eaux au sens, non métaphorique, mais littéral du terme, « un moment d’émotion imprévisible, survenue au bord de la mer, qui unit […] l’aventure sous-marine et l’angoisse amoureuse ». Celles qui suivent sont autant de variations sur les motifs introduits dans ce premier texte, qui sont récapitulés dans la dernière. Construite autour de l’émerveillement suscité par un objet (une maquette de fusée) qui ramène le narrateur à ses rêves d’adolescent, cette ultime histoire se présente comme une conclusion puisqu’elle s’achève par le mot « FIN », transformant rétrospectivement tout ce qui précède en une sorte de roman de formation ou de récit initiatique.

Les épisodes successifs se déroulent en plusieurs endroits du monde (en Grèce, au Canada, en Yougoslavie, dans la Sarthe, à Florence, Venise, Paris et Bruxelles) à différentes époques de la vie du narrateur, évoquées sans ordre chronologique. Les situations décrites ont souvent un caractère dramatique. L’idée, récurrente dans l’œuvre de Luc Dellisse, que le monde est dangereux, menaçant, incertain, imprévisible et rempli de signes mystérieux à déchiffrer, sous-tend presque tous les récits, dans lesquels il est fréquemment question de vols, de morts brutales, de catastrophes réelles ou attendues, des vertus de la méfiance et de l’utilité de l’existence dans des espaces parallèles. Une des histoires est bâtie autour du principe qu’«une vie sans issue de secours […] est insupportable ».

Mais les signes à interpréter ne sont pas toujours de mauvaise augure, et les surprises peuvent parfois prendre une forme agréable. Souvent, elles se présentent sous la forme de l’amour, plus précisément de la possibilité de l’amour, voire de la simple idée de l’amour. Comme ses romans, les nouvelles de Luc Dellisse sont traversées par de nombreuses femmes. Dans Contre-plongées, elles sont de type varié et les rapports qu’elles entretiennent avec le narrateur sont très divers par leur nature et leur durée : amies, amantes, rencontres fortuites, fugitives ou quasiment imaginaires, elles occupent toujours une place centrale dans les histoires où elles apparaissent. Le souvenir d’une d’entre elles, l’éphémère épouse décédée du narrateur, hante plusieurs nouvelles.

La force du livre réside largement dans la force des descriptions. Le récit d’un incendie, peut-être réel mais peut-être seulement rêvé, fait physiquement sentir la chaleur et le danger avec une intensité suffocante. Celui d’un malentendu autour d’un naufrage nous plonge dans ce mélange d’horreur, de confusion, de détresse, d’angoisse et de préoccupations très pratiques qui suit les grandes catastrophes.

La puissance de la mémoire sensorielle de Luc Dellisse et sa parfaite maîtrise de la langue s’allient de manière particulièrement brillante dans une des plus longues nouvelles, intitulée « Le cadenas », histoire sombre par son sujet et lumineuse par son cadre, qui baigne dans une « atmosphère de fin d’enfance » comparable à celle des meilleurs romans et films sur le sujet : « L’ancien lac [...] s’était transformé en un étang. […] Restait sa partie profonde et encore navigable sur quelques dizaines de mètres, baignant un petit ponton. Une barque retournée y gisait. On prenait son élan et on sautait le plus loin possible du débarcadère, en faisant un mouvement de ciseaux des jambes en plein vol, pour atterrir dans une joyeuse éclaboussure. D’abord on suffoquait, le froid nous enserrait de sa poigne souterraine. Puis on sentait la chaleur secrète de la boue remuée qui remontait sans bruit et ramenait le calme ».

Et quelques paragraphes plus loin : « Chaque chambre avait son odeur particulière. Il y avait celle du foin, celle du plâtre, celle des pommes trop mûres. […] Je m’allongeais. Je lisais. Je rêvais. Parfois je composais un poème dans ma tête, puis je m’endormais et au réveil, il n’en restait rien, juste une impression de paradis voluptueux ».

Des passages de ce genre sont un enchantement. Par leur puissance d’évocation, ils propulsent le lecteur dans son propre passé en l’invitant, sinon à le mettre au service d’une expérience poétique du monde, comme le fait l’auteur de Contre-plongées, à tout le moins à mesurer, apprécier et essayer de comprendre son emprise invisible.

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