La Ville de Nicolas Presl
Catégorie(s) : Bande dessinĂ©e => Sci-fi & fantastique
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La révolution des morts
Dans une citĂ© indĂ©terminĂ©e en bord de mer, un couple fortunĂ© et insouciant sâĂ©clate dans lâalcool en se trĂ©moussant sur les rythmiques effrĂ©nĂ©es dâune sono tapageuse. Mais bien vite, le clichĂ© idyllique va se fissurer lorsquâun cadavre portĂ© par les flots sâinvite sur le rivage de leur Ăźle artificielle, suscitant la panique des rĂ©sidents. Puis, câest lors dâune virĂ©e dans leur jet-boat que le couple va tomber sur un second noyĂ©. Ils vont alors rĂ©aliser que les morts sont en train de se rĂ©veiller, de plus en plus nombreux, pour envahir les demeures et attaquer leurs occupants⊠DĂ©sormais, plus personne ne semble Ă lâabriâŠ
Se lancer dans la lecture dâune Ćuvre de Nicolas Presl est Ă chaque fois une expĂ©rience, et « La Ville » ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle. Le travail de cet auteur, totalement Ă part, tient davantage de la dĂ©marche artistique, mĂȘme si lâon reste bien dans la narration sĂ©quentielle. En ce qui me concerne, câest le troisiĂšme ouvrage que je lis de lui, et comme Ă chaque fois, il mâest difficile de dire si jâai vraiment aimĂ©. De façon inexplicable, ses rĂ©cits procurent une sorte de fascination faisant que lâon reste captivĂ© jusquâĂ la fin par son univers Ă©trange, trĂšs Ă©trange, loin dâĂȘtre avenant.
De plus, ses bandes dessinĂ©es sont totalement muettes, et obligent le lecteur Ă une participation active pour essayer de deviner les conversations ou trouver du sens Ă certains passages plus ou moins obscurs, quand bien mĂȘme on arrive Ă saisir la teneur globale de lâhistoire, du moins peut-on le croireâŠ
Dans « La Ville », ce sont deux univers totalement Ă©trangers lâun Ă lâautre qui se tĂ©lescopent. Dâun cĂŽtĂ©, les individus issus dâune classe quâon suppose aisĂ©e, qui viennent faire la bamboche dans une ville qui Ă©voquerait immĂ©diatement DubaĂŻ, Doha, ou tout autre « Mecque » ultramoderne du golfe persique, oĂč les influenceurs, ces nouveaux riches des temps modernes, aiment Ă exhiber leur rĂ©ussite sociale. Et Ă cĂŽtĂ© dâeux, les invisibles, ceux que lâon ne voit pas sur les brochures touristiques, parce quâils sont laids, pauvres et sentent mauvais, morts ou presque, quelle importance ?
Mais tout va basculer le jour oĂč ces « morts-vivants » auront lâidĂ©e de venir narguer ces « princes de la maille » reprĂ©sentĂ©s par ce couple trĂšs mal assorti et superficiel : lui, un parvenu queutard et alcoolo qui drague la bonne de sa rĂ©sidence de luxe, elle, une midinette un brin Ă©cervelĂ©e, Ă©trangement attirĂ©e par la mĂȘme bonne, donnant lieu Ă une histoire dans lâhistoireâŠ
Et dĂšs lors, tout ne va faire quâempirer. Nos pestifĂ©rĂ©s vont dĂ©ferler et faire rĂ©gner la terreur dans ce milieu propre et bien ordonnĂ©, dans des scĂšnes dignes de « Walking Dead ». Et on ne sait mĂȘme pas vraiment si celles-ci sont liĂ©es Ă un mauvais trip dĂ» aux substances plus ou moins licites ingĂ©rĂ©es par la bande de noceurs en roue libre. AprĂšs des scĂšnes extrĂȘmement chaotiques faisant ressembler « LâEnfer » de Dante Ă lâ« Ăle aux enfants », un semblant de calme revient et lâon voit ces riches oisifs se marrer de nouveau autour dâune luxueuse piscine, de façon quelque peu lunaire, tandis que les fumĂ©es de la rĂ©volte montent au loin...
Je ne me lancerai pas dans lâexĂ©gĂšse de ces 312 pages, ce qui prendrait beaucoup trop de temps, mais lâimpression qui domine ici est que lâauteur a jouĂ© sur les contrastes de deux classes sociales antagonistes pour mieux faire ressortir lâĂ©trangetĂ© absolue de nos sociĂ©tĂ©s. Il faut lâavouer, tout cela est quelque peu anxiogĂšne, mais « La Ville » est un miroir peu flatteur qui nĂ©cessite tout de mĂȘme une certaine dose de bravoure Ă la lecture. Le monde dĂ©crit par Nicolas Presl est rĂ©ellement terrifiant, câest vrai. Mais quand on y rĂ©flĂ©chit, est-il si diffĂ©rent du nĂŽtre ? En fin de compte, lâauteur ne fait ici que retranscrire son chaos ambiant, sa violence, ses incohĂ©rences et ses injustices, avec en filigrane la dĂ©sinvolture de ceux qui se croient Ă lâabri dans leurs bulles de confort. Parabole politique, son rĂ©cit renoue avec la vision de Georges A. Romero, qui Ă travers la thĂ©matique du mort-vivant, dĂ©nonçait une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur le profit et la consommation. On peut aussi citer lâĆuvre de Robert Kirkman (« Walking Dead », donc), dans laquelle il exposait les facettes les moins glorieuses de lâĂȘtre humain et sa noirceur la plus barbareâŠ
MĂȘme si le contexte semble Ă©voquer ces nouveaux paradis persiques, nâallez pas croire que le rĂ©cit est spĂ©cifique Ă notre Ă©poque. De façon plus intemporelle, Presl parle du monde tel quâil a toujours Ă©tĂ©, dâailleurs on ne verra dans « La Ville » aucun smartphone ou autre objet connectĂ©, si ce n'est les drones de surveillance trĂšs stylisĂ©s...
Nicolas Presl reste fidĂšle Ă son style trĂšs graphique, oĂč le noir et blanc est totalement justifiĂ©, se suffisant Ă lui-mĂȘme. Sa ligne claire est loin dâĂȘtre dĂ©sagrĂ©able avec ces faciĂšs Ă la Picasso. Par leurs personnages inquiĂ©tants, certaines scĂšnes rappellent un peu lâexpressionnisme dâun James Ensor ou dâun Otto Dix. Câest en cela que je parlais plus haut de dĂ©marche artistique.
Clairement, « La Ville » est Ă dĂ©conseiller aux personnes sensibles⊠ceux qui privilĂ©gient la BD Ă papa dĂ©daigneront sans doute lâouvrage. Plus curieux peut-ĂȘtre, les autres aviseront... Mais Nicolas Presl, auteur solitaire que tout amateur dâinsolite se doit de dĂ©couvrir, signe une fois de plus une Ćuvre unique, Ă lâĂ©cart des sentiers battus. Lâauteur vendĂ©en nous raconte ici le fracas du monde, et paradoxalement, le fait dâabolir les mots ne le rend pas moins assourdissant, bien au contraire, et ne fait que renforcer la puissance du propos.
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La ville [Texte imprimé] Nicolas Presl
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