La Ville de Nicolas Presl

La Ville de Nicolas Presl

Catégorie(s) : Bande dessinĂ©e => Sci-fi & fantastique

Critiqué par Blue Boy, le 4 octobre 2025 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
Critiqué par Blue Boy, le 4 octobre 2025 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 7 étoiles
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La révolution des morts

Dans une citĂ© indĂ©terminĂ©e en bord de mer, un couple fortunĂ© et insouciant s’éclate dans l’alcool en se trĂ©moussant sur les rythmiques effrĂ©nĂ©es d’une sono tapageuse. Mais bien vite, le clichĂ© idyllique va se fissurer lorsqu’un cadavre portĂ© par les flots s’invite sur le rivage de leur Ăźle artificielle, suscitant la panique des rĂ©sidents. Puis, c’est lors d’une virĂ©e dans leur jet-boat que le couple va tomber sur un second noyĂ©. Ils vont alors rĂ©aliser que les morts sont en train de se rĂ©veiller, de plus en plus nombreux, pour envahir les demeures et attaquer leurs occupants
 DĂ©sormais, plus personne ne semble Ă  l’abri


Se lancer dans la lecture d’une Ɠuvre de Nicolas Presl est Ă  chaque fois une expĂ©rience, et « La Ville » ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle. Le travail de cet auteur, totalement Ă  part, tient davantage de la dĂ©marche artistique, mĂȘme si l’on reste bien dans la narration sĂ©quentielle. En ce qui me concerne, c’est le troisiĂšme ouvrage que je lis de lui, et comme Ă  chaque fois, il m’est difficile de dire si j’ai vraiment aimĂ©. De façon inexplicable, ses rĂ©cits procurent une sorte de fascination faisant que l’on reste captivĂ© jusqu’à la fin par son univers Ă©trange, trĂšs Ă©trange, loin d’ĂȘtre avenant.

De plus, ses bandes dessinĂ©es sont totalement muettes, et obligent le lecteur Ă  une participation active pour essayer de deviner les conversations ou trouver du sens Ă  certains passages plus ou moins obscurs, quand bien mĂȘme on arrive Ă  saisir la teneur globale de l’histoire, du moins peut-on le croire


Dans « La Ville », ce sont deux univers totalement Ă©trangers l’un Ă  l’autre qui se tĂ©lescopent. D’un cĂŽtĂ©, les individus issus d’une classe qu’on suppose aisĂ©e, qui viennent faire la bamboche dans une ville qui Ă©voquerait immĂ©diatement DubaĂŻ, Doha, ou tout autre « Mecque » ultramoderne du golfe persique, oĂč les influenceurs, ces nouveaux riches des temps modernes, aiment Ă  exhiber leur rĂ©ussite sociale. Et Ă  cĂŽtĂ© d’eux, les invisibles, ceux que l’on ne voit pas sur les brochures touristiques, parce qu’ils sont laids, pauvres et sentent mauvais, morts ou presque, quelle importance ?

Mais tout va basculer le jour oĂč ces « morts-vivants » auront l’idĂ©e de venir narguer ces « princes de la maille » reprĂ©sentĂ©s par ce couple trĂšs mal assorti et superficiel : lui, un parvenu queutard et alcoolo qui drague la bonne de sa rĂ©sidence de luxe, elle, une midinette un brin Ă©cervelĂ©e, Ă©trangement attirĂ©e par la mĂȘme bonne, donnant lieu Ă  une histoire dans l’histoire


Et dĂšs lors, tout ne va faire qu’empirer. Nos pestifĂ©rĂ©s vont dĂ©ferler et faire rĂ©gner la terreur dans ce milieu propre et bien ordonnĂ©, dans des scĂšnes dignes de « Walking Dead ». Et on ne sait mĂȘme pas vraiment si celles-ci sont liĂ©es Ă  un mauvais trip dĂ» aux substances plus ou moins licites ingĂ©rĂ©es par la bande de noceurs en roue libre. AprĂšs des scĂšnes extrĂȘmement chaotiques faisant ressembler « L’Enfer » de Dante Ă  l’« Île aux enfants », un semblant de calme revient et l’on voit ces riches oisifs se marrer de nouveau autour d’une luxueuse piscine, de façon quelque peu lunaire, tandis que les fumĂ©es de la rĂ©volte montent au loin...

Je ne me lancerai pas dans l’exĂ©gĂšse de ces 312 pages, ce qui prendrait beaucoup trop de temps, mais l’impression qui domine ici est que l’auteur a jouĂ© sur les contrastes de deux classes sociales antagonistes pour mieux faire ressortir l’étrangetĂ© absolue de nos sociĂ©tĂ©s. Il faut l’avouer, tout cela est quelque peu anxiogĂšne, mais « La Ville » est un miroir peu flatteur qui nĂ©cessite tout de mĂȘme une certaine dose de bravoure Ă  la lecture. Le monde dĂ©crit par Nicolas Presl est rĂ©ellement terrifiant, c’est vrai. Mais quand on y rĂ©flĂ©chit, est-il si diffĂ©rent du nĂŽtre ? En fin de compte, l’auteur ne fait ici que retranscrire son chaos ambiant, sa violence, ses incohĂ©rences et ses injustices, avec en filigrane la dĂ©sinvolture de ceux qui se croient Ă  l’abri dans leurs bulles de confort. Parabole politique, son rĂ©cit renoue avec la vision de Georges A. Romero, qui Ă  travers la thĂ©matique du mort-vivant, dĂ©nonçait une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur le profit et la consommation. On peut aussi citer l’Ɠuvre de Robert Kirkman (« Walking Dead », donc), dans laquelle il exposait les facettes les moins glorieuses de l’ĂȘtre humain et sa noirceur la plus barbare


MĂȘme si le contexte semble Ă©voquer ces nouveaux paradis persiques, n’allez pas croire que le rĂ©cit est spĂ©cifique Ă  notre Ă©poque. De façon plus intemporelle, Presl parle du monde tel qu’il a toujours Ă©tĂ©, d’ailleurs on ne verra dans « La Ville » aucun smartphone ou autre objet connectĂ©, si ce n'est les drones de surveillance trĂšs stylisĂ©s...

Nicolas Presl reste fidĂšle Ă  son style trĂšs graphique, oĂč le noir et blanc est totalement justifiĂ©, se suffisant Ă  lui-mĂȘme. Sa ligne claire est loin d’ĂȘtre dĂ©sagrĂ©able avec ces faciĂšs Ă  la Picasso. Par leurs personnages inquiĂ©tants, certaines scĂšnes rappellent un peu l’expressionnisme d’un James Ensor ou d’un Otto Dix. C’est en cela que je parlais plus haut de dĂ©marche artistique.

Clairement, « La Ville » est Ă  dĂ©conseiller aux personnes sensibles
 ceux qui privilĂ©gient la BD Ă  papa dĂ©daigneront sans doute l’ouvrage. Plus curieux peut-ĂȘtre, les autres aviseront... Mais Nicolas Presl, auteur solitaire que tout amateur d’insolite se doit de dĂ©couvrir, signe une fois de plus une Ɠuvre unique, Ă  l’écart des sentiers battus. L’auteur vendĂ©en nous raconte ici le fracas du monde, et paradoxalement, le fait d’abolir les mots ne le rend pas moins assourdissant, bien au contraire, et ne fait que renforcer la puissance du propos.

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Les éditions

La ville [Texte imprimé] Nicolas Presl
de Presl, Nicolas
Atrabile / Flegme
ISBN : 9782889231546 ; 27,00 € ; 06/06/2025 ; 312 p. BrochĂ©
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