Théâtre, Messéniennes
de Casimir Delavigne

critiqué par Froidmont, le 23 septembre 2025
(Laon - 34 ans)


La note:  étoiles
Bon dramaturge et bon poète
A en croire l’introduction,

Il était un des plus grands noms,

Peut-être le plus admirable,

Le plus notable et remarquable

Que son temps ait pu nous donner.

Auteur abonné au succès,

Chaque production applaudie

Suscitait maintes jalousies ;

Et les revers qu’il a connu,

Tous les renvois, tous les refus

N’étaient que des mesquineries,

Des trahisons, des tromperies.

Je me méfie toujours un peu

Des discours qui ont trop de feu,

De ces élans dithyrambiques,

Des plumes à l’encre emphatique.

Ma foi, la seule opinion

Qu’on puisse se faire d’un nom,

C’est d’en traverser le royaume,

Les forêts vertes et les chaumes,

Les rivières aux flots d’argent,

Les marais aux flots croupissants,

Tout ce qui fait le créateur.

Ce jugement est bien meilleur.

Commençons donc cette aventure,

Avançons mesure à mesure,

Et rendons compte à chaque pas

Du jugement qu’on en aura.

Ainsi à la fin du voyage,

Nous saurons si ces paysages

Valent d’être encor parcourus

Ou s’il faut les mettre au rebut.







Les Vêpres siciliennes (1819)



La voûte céleste est ouverte

Sur les hautes frondaisons vertes,

Le vent souffle vers le levant

Emportant vers lui Lorédan.



Un nuage au ciel est plus sombre

Et semble s’agrandir dans l’ombre,

Les vents tournent vers le midi

Et Lorédan se tourne aussi.



Mais quand il faut que l’éclair frappe,

D’autres vents qui soufflent en grappe

De l’est vers l’ouest emporteront

Lorédan au coupable front.



Un vent cinglant né de la France

Menace un père, et son engeance

Vers le sud oriente ses yeux,

Son bras frappe à l’ouest et s’en veut.



Et c’est alors que les vents tombent.

Pour un mort on creuse deux tombes.

Le silence pèse dedans :

La girouette dort au vent.



* * *



Une correcte tragédie

Et passablement réussie,

Mais qui brille de peu d’éclat

Sans pour autant tomber des bras.

Le vers est bon dans sa structure,

Bien rythmé, d’une valeur sûre

Qui donne à lire du plaisir

Et demeure aisé à saisir.

Mais elle va un peu trop vite

Pour être une vraie réussite :

Des personnages sont bâclés

Que deux scènes auraient croqués

D’une esquisse bien plus précise,

Et leur soutien ou leur traîtrise

En eût été plus évident.

Je cite en premier Lorédan,

Insupportable girouette,

Et son Amélie la simplette

Qui grille tous les conjurés

Pour clore en : « Oups ! Mais qu’ai-je fait ? »









Les Comédiens (1820)



Cette journée fut épuisante !

Sa fuite m’a paru si lente

Que j’ai bien dû prendre dix ans

A en traverser le courant !

Heure au repos, vidons nos poches !

Qu’est donc ceci dans ma sacoche ?

Ah ! C’est ce méchant manuscrit

Que très sottement j’ai promis

De lire au lever de la lune.

Oh ! Sa lecture m’importune !

Et ce jeune auteur bouche en rond

Qui dès demain remonte au front

Voudra savoir ce que j’en pense.

Il cherche un juge de confiance.

En d’autres temps je l’aurais fait,

Mais ce soir ce me semble un faix…

Tant pis pour lui et pour sa pièce !

Que des sauvages me dépècent

Plutôt que d’en lire un seul mot !

Je n’aspire plus qu’au repos.

Mais que vais-je demain lui dire ?

Je dirai que je l’ai pue lire

Et je brosserai son orgueil

En l’accueillant fort dès le seuil,

L’appelant « prince des poètes »,

Lui assurant que la gazette

Accueillera bien ce projet

Et qu’il est certain du succès,

Qu’on ne tarira plus d’éloges,

Qu’il ne restera plus de loge,

Que le théâtre fera plein.

Il sera content, le coquin !

Et s’il déroule un questionnaire,

Je lui vanterai son Valère !

Et s’il me dit qu’il n’en est pas …

Je dirai que c’est un appât

Dont on ne fait l’économie

Au sein d’une œuvre de génie,

Qu’une pièce comme il se doit

A un Valère sous son toit,

Et que s’il veut qu’on s’époumone

A s’en fracturer la bonbonne,

Il est décent qu’il en ait un.

Sans cela le brandon s’éteint !

Tout est posé, tout est en règle :

Le nid attend d’accueillir l’aigle,

Ne le laissons donc pas languir.

Voyons demain, allons dormir !





C’est une bonne comédie

Imparfaitement réussie.

Le ton est bon, frais et léger,

Les traits d’humour sont recherchés.

Point de bas, de bouffonnerie,

D’insulte ou de faible saillie,

Mais plein d’élégants traits d’esprit :

On sourit bien plus qu’on ne rit.

C’est la comédie élégante

Avec raffinement piquante.

Mais cette multiplication

Lors des actes d’exposition

Cette multitude d’intrigues,

C’est pour qu’un petit champ s’irrigue

Utiliser un océan.

On s’y noie et c’est malséant.

Tout certes trouvera sa place,

Mais le début quoi qu’on y fasse

Est confus et trop généreux.

Il l’eût fallu parcimonieux.

Passés ces deux pénibles actes,

Vers l’acmé de l’œuvre on se tracte,

Alors tout n’est plus que plaisir

Et propice à mieux nous saisir.

J’en ressors un sourire aux lèvres

En pardonnant cette fin mièvre.

Néanmoins on constate bien

Que la pièce a de nombreux liens

Avec quelques œuvres passées,

L’action est juste déplacée :

On trouve un Alceste en Victor

(Ou un Cyrano en essor),

On y pastiche du Corneille :

C’est un hommage que se paye

Delavigne qui dit pourtant

Son sujet neuf, sans précédent !

Mais qu’on le déteste ou qu’on l’aime,

C’est encore du dix-septième

Qui fait différent au dehors

En jouant un nouveau décor.

La bataille du personnage

Ne fait pas encore ici rage,

Des caractères sans relief.

Ce n’est pas vraiment un grief ;

C’est un constat qui fait comprendre

Que Hugo ait pu le descendre.

Delavigne peut bien clamer

Qu’il est berceau de nouveautés,

Sa plume demeurant classique

Effarouche les romantiques.



Le Paria (1821)



Parce que je suis né de lui,

Parce qu’autrefois il a fui

Loin des villes et loin des Hommes

Par la loi de Dieu ou tout comme,

Loi d’un brame qui l’appliqua,

Je suis devenu un paria.



Comme je viens de ses entrailles,

Les Hommes devant moi défaillent,

Et je n’ai pas le droit d’aimer

Une femme sans l’entacher.

Je suis banni de leur présence,

Être vu c’est mourir d’avance.



Pourtant j’aime, à braver leur loi.

Brama m’emporte si ma foi

Ne vaut pas celle du grand prêtre

Quand elle est tournée vers ton être,

Ô fleur du Gange à la peau d’or.

Tes beaux yeux valent bien la mort.



* * *



C’est une bonne tragédie,

Étrange mais bien accomplie,

Car celui qui paye le plus

Est moins coupable pour nos us.

C’est un sacrifice héroïque

Qui montre une Inde tyrannique.



Et pour le spectateur d’antan

Sans doute ce récit sous-tend

La crainte des grands fanatismes,

Un goût marqué pour l’exotisme,

Et peut-être un mépris hautain

Pour ces barbares d’indiens.



Mais Alvar montre qu’en nos terres

Ces faits ne sont pas un mystère.

Il était un humble chrétien

Qu’un anathème rendit rien.

L’errance l’attendrait encore

S’il n’avait croisé Idamore.



L’enseignement à en tirer

Est qu’il ne faut pas limiter

L’histoire à une Inde barbare.

Il éclaire plus loin, ce phare ;

Son halo balaie jusqu’à nous,

Sujets à ces massacres fous.



L’écriture, elle, est toujours belle.

Des trois lues pour l’heure c’est elle

Que je hisse en haut du podium.

Delavigne à son maximum ?

Ou avant-goût d’un ciel plus large

Qui repousse plus loin sa marge ?



L’école des vieillards (1823)



Est-ce un grand tort que d’être vieux ?

N’ai-je donc plus droit d’être envieux ?

De voir passer les jeunes femmes,

De nourrir pour elles des flammes

Sans écoper d’un noir regard

Soupçonneux, tranchant, sans égard ?

Aimer la beauté, la jeunesse

Sans la forcer, qui cela blesse ?

Mon âge me limite-t-il

A n’aimer que le vieux, le vil ?

Mais j’ai un sens de l’esthétique !

Une plus jeune, c’est logique,

Peut me trouver fort déplaisant ;

Or pourquoi donc moi à présent

Ne percevrais-je plus leurs grâces ?

Ne verrais-je quand elles passent

Plus la fluidité du jupon,

La taille fine et le sein rond ?

Car la Beauté jamais ne change,

Et j’aime son divin mélange !



* * *



Cette comédie vaut le coup !

Le rire y reste par à-coups,

Mais sa tonalité plaisante

Me la rend tout à fait charmante.

Elle a un point original :

Si on y retrouve sans mal

L’inspiration prise en Molière,

Hortense a bien d’autres manières

Qu’une Agnès n’en put avoir :

Déjà elle a épousé le vieillard,

Semble l’aimer ou le respecte.

La tromperie lui semble abjecte :

Elle repousse ainsi le duc

Qui lui distillait de doux sucs.

Est-ce amour ? Est-ce sacrifice ?

Don de soi ou geste complice ?

La pièce ne l’expose pas.

C’est beau ou c’est un triste état.

Quoi qu’il en soit ce cher Danville

Laisse sa femme libre en ville,

Conscient qu’elle est jeune et lui vieux,

Qu’elle doit s’amuser un peu.

Contre lui est sa jalousie,

Mais il s’en veut et s’en récrie,

Corrige son comportement.

Chacun fait un pas en avant.

Point de barbon, de tyrannie,

De coquette, de tromperie,

Mais un couple qui se construit,

S’apprivoise, se définit.

C’est neuf, c’est frais pour son époque,

De la vieillesse on ne se moque,

Pas plus que des jeunes d’ailleurs :

On cherche à comprendre les cœurs,

La famille recomposée,

L’écart d’âge dans l’hyménée.

Si Bonnard dit en conclusion

Que ce couple est une exception,

L’angle n’en est pas moins moderne,

Encore aujourd’hui nous concerne.



La Princesse Aurélie (1828)



En touchant aux plus hauts sommets

On voit bien moins le ciel bleuté.

Cerné, piégé par la grisaille,

Votre cœur doit être sans faille ;

Et s’il en est une qui vient,

A votre rang seul il convient

D’en dissimuler l’étendue,

Impudique comme peau nue.

Si une flèche perce au cœur,

Comblez l’auteur de vos rancœurs ;

Soyez hivernale, glaciale,

Froide, transie et hiémale ;

Coupez court à ses compliments,

Accusez-le de boniments.

Car si la cour voit la faiblesse,

Il y naîtra de la bassesse.



* * *



Comédie avare en éclats,

Où pour quelques mètres nos pas

Peuvent fouler de la richesse,

De la beauté, de l’allégresse,

Mais si riches soient les tapis,

Si raffinés soient les lambris,

Le sol où le pied pèse grince

Et le froid par les murs nous pince.

Les tapis sont tissés de vers

Beaux, délicats comme l’éther ;

Les lambris sont les personnages

Dont deux d’entre eux pour moi surnagent :

Policastro, le médecin,

Qui tient le comique en ses mains,

Et puis la princesse Aurélie,

Une intrigante de génie

Qui malgré sa minorité

Sait prévoir et manipuler.

A l’œil attentif une lame

Semblera de moins bonne gamme ;

Par là le froid vient s’infiltrer,

Mais nous y reviendrons après.



Le problème c’est la structure,

Tout est confus dans l’écriture.

Ce sont des intrigues de cour,

Silences, pièges et détours,

Or le public pour sa défense

N’est pas mis dans la confidence :

On regarde et on comprend peu

A quel étrange et sombre jeu

Se livre la jeune Aurélie.

Elle agit mais l’ombre la lie.

Tout est dans l’interprétation,

Le non-dit, l’échec, le soupçon :

On regarde et on interroge

Depuis la chaleur de nos loges

Quelles sont ses motivations

Sans être sûrs d’avoir raison.

Dès lors Beatrix, confidente,

N’a pas de fonction évidente.

C’est un rouage de l’engin

Dispensable, inutile et vain.

C’est une narration subtile

Donc d’appréhension difficile.

Vient alors un autre pourquoi

Sur Beatrix et ses émois.

De nombreuses scènes qui durent

Développent ses aventures,

L’amour que sent Policastro,

Amour qui reste sans écho,

Sa liaison avec Alphonse

Qu’un exil pour toute semonce

A tué il y a longtemps,

Ainsi que son dernier amant,

Le régent comte de Sassane

Qui l’abandonne et se pavane,

Espérant dans son ambition

Devenir roi de la nation.

A quoi ces histoires nous mènent ?

Beatrix trahie, en déveine,

Sert de prétexte à un aveu

Qu’Alphonse retenait, nerveux.

Voilà un bien piètre artifice

Qui met Beatrix en coulisse.

Et que devient-elle à la fin ?

Sans serment, sans main dans sa main.

Alphonse épouse la princesse,

Sassane est taxé de bassesse

Et le pauvre Policastro

Demeure seul sur le carreau.

On en sort avec sur les lèvres

Un goût de sel, un goût de fièvre,

Un goût piquant d’inachevé

Qui laisse un lecteur affamé.



Marino Faliero (1829)



Cette cause me semble juste,

Le bon droit couronne nos bustes,

Mais que le seigneur Lioni,

Qui fut si bon, si investi

A sécher toutes mes tristesses,

Pâtisse aussi de ces bassesses ;

Qu’on l’égorge comme un cochon,

Voilà qui passe ma raison.

Bertram, ta fierté vénitienne

Commande que tu le préviennes,

Qu’au moins ses pas soient loin du lieu,

Du théâtre des séditieux.

Et s’il doit m’en coûter la vie,

Si les conjurés me convient

Sous la lune d’un prochain soir

Dans quelque ténébreux mouroir,

Ayant appris quel est mon crime,

Je m’exposerai en victime,

Tendrai sereinement mon cœur,

Sûr d’avoir gardé mon honneur.

Je sais que c’est la voie du traître,

Mais sommes-nous nos propres maîtres ?

Puis-je couper à ce devoir ?

Puis-je laisser sans m’en vouloir

Mon protecteur sentir la lame

D’un couteau sanguinaire, infâme ?

Allons, Bertram, fais ce que dois,

Dessus ton buste est le bon droit.



* * *



Une autre bonne tragédie

Assez bien faite et réussie.

L’écriture y est un bonheur

Que j’ai lu d’une égale humeur ;

Rien sur ce point n’est à reprendre :

C’est fluide, c’est beau, c’est à fendre

Le plus insensible des cœurs

De montrer de telles horreurs

Avec un aussi doux langage

Qui en allège le bagage.

Pour la constance d’un écrit

Qui à chaque fois m’éblouit,

Je salue bien bas le poète.

Et si nos mémoires s’arrêtent

Face à ce nom mystérieux,

L’acte d’un lecteur curieux

En perpétuera la mémoire,

En ressuscitera la gloire.



Néanmoins la structure encor

Pèche quelque peu sur les bords.

Bertram est le nœud du problème,

C’est par lui qu’en un matin blême

Marino Faliero mourut.

Pour moi ce nœud est incongru,

Car son lien de client fidèle

Avec l’ennemi des rebelles

Ne nous est exposé que tard,

Juste après son coup de poignard.

La conjuration est trahie

Et toute la salle est saisie.

On pouvait certes remarquer

Que Bertram était décalé

En ne montrant aucune joie

Quand les conjurés se déploient,

Mais une scène sur son cas

Aurait eu tellement de poids

En nous exposant son dilemme

Pour le mettre au cœur du problème.

Un Bertram bien mieux présenté

Eût fait un gain de qualité.



Une remarque m’est venue

Devant la mise en garde crue

Que Faliero fait aux puissants,

Sur l’abus de pouvoir des grands.

L’avènement des Trois Glorieuses,

Une France hostile et nerveuse

Se faisaient-ils déjà sentir

Un an avant de parvenir ?



Louis XI (1832)



Seigneur, gardez mon corps auguste

Contre les insultes injustes

De la vieillesse et de la mort.

Tout l’État s’attache à mon sort,

Tout y dépend de ma personne,

Tout contre mon esprit résonne.

On ne peut se passer de moi

Comme un tribunal de ses lois.

Pourtant je l’entends quand je fouille

Les ténèbres, cette mort grouille

Autour de moi, cherche mon sein,

Tantôt sous l’aspect d’assassins,

Tantôt comme une raillerie

En invisible maladie.

Ils sont partout, je les entends,

Ils ignorent que je les sens,

Que sans voir je sais leur présence

Et que j’ai même connaissance

Des complots tissés contre moi.

Je sens cet éclair pâle et froid

Qui m’observe à l’ombre des voûtes,

La lame d’un poignard sans doute ;

J’entends ce claquement des dents,

Le bruit d’un estomac grondant

Et cette haleine qui empeste,

Sans doute une vilaine peste.

Gardez ces monstres loin de moi

Ou donnez-les à d’autres rois,

A des ducs, des comtes, des dames,

Des abbés, des clercs, des vidames,

Des bourgeois, des gueux, des vilains,

Des vagabonds, des chats, des chiens.

Tout mon peuple abonde en vermine

Pour prendre le coup qui termine

Et me préserver de la mort.

Aussi Seigneur donnez l’accord

Pour qu’à tous les maux je survive,

Pour qu’à tout jamais Louis vive.

Et s’il entre dans vos desseins

Que ma lignée ouvre ses mains

Pour qu’une âme de ce sang passe,

Prenez donc mon fils à ma place.



* * *



Cette tragédie a du sel

Et semble inspirée par Cromwell :

C’est plus un drame romantique

Qu’une vraie tragédie classique.

L’ampleur de la pièce déjà

Nous fait tendre à cette idée-là,

Dépassant son dernier ouvrage

D’un bon surplus de dix-sept pages,

Surplus qu’il faut voir en plus grand :

Le texte étant mis constamment

Sur deux colonnes compte double.

Chaque page en soi se dédouble.

Mais ce qui le rapproche plus

Du chef-d’œuvre, du maître opus

C’est le sublime et le grotesque

Qui forment une même fresque.

Si ce n’est pas aussi brillant

Que ce que Hugo fit avant,

La lecture en reste admirable

Et à plus d’un égard louable.



Le personnage de Louis

Est tout bonnement inouï,

Épais dans ses peurs, sa folie,

Âme meurtrière et meurtrie.



Mais je remarque toutefois

Que c’est bien la troisième fois

Sous la plume de Delavigne

Qu’une femme se montre indigne

De garder pour elle un secret

Et condamne des conjurés.

Ce ressort à force s’écule

Et son acceptation recule.

Les personnages féminins

Dans ses tragédies valent moins,

Tas de pleureuses maladroites

Dont les épaules se déboîtent.

Pourtant Marie me plaisait bien

Avec son petit air mutin,

Mais sa bêtise me la gâche

Et ce renversement me fâche.

Pourquoi jeter de ces décors

La femme au caractère fort ?

Il a su faire une Aurélie.

Alors pourquoi ses tragédies

Insultent la féminité

En la montrant sans fermeté,

Fragile, livrée, sans cervelle,

Bonne à pleurer et être belle ?

Je veux une femme de poids

Qui sache en imposer aux rois ;

Je veux une femme de poigne

Dont les deux mains parfois se joignent

Non pour implorer mais saisir

Les battants de son avenir.



Les Enfants d’Édouard (1833)



Le monde est composé de charmes,

D’amour, de bontés qui désarment.

Rien n’y saurait être mauvais,

Rien n’a besoin d’être sauvé.

Un oncle, un régent, presque un père

Ne peut être que débonnaire,

Et bien qu’un messager inquiet

Expose ses sombres projets,

Parle de prison et de crime,

De ce dont nous serons victimes,

Que tout concorde avec ces mots,

Que chaque acte montre un maraud,

Le chant de l’oiseau qui gazouille,

Mon frère et sa mignonne bouille,

Le soleil qui chauffe ma peau,

Tout est si joli et si beau

Que je ne puis seulement croire

Que puissent venir les déboires.



* * *



Je suis partagé cette fois

Entre un poids et son contrepoids,

Sans pourvoir dire avec confiance

Vers où va pencher la balance.



Élisabeth autant qu’Édouard

Sont aussi naïfs que des gniards.

Tout leur hurle des évidences,

Tout recommande la défiance,

Et ils se ravisent toujours,

En reviennent au premier jour ;

Et l’on meurt pour les mettre en garde

Pendant qu’eux doutent et s’attardent,

Suspectent, absolvent Glocester,

L’appellent leur lord protecteur.



À l’opposé de la balance,

Collaboration et méfiance.

Collaboration de Tyrrell,

Tiraillé entre deux appels :

Celui de son âme vendue

Et sa paternité perdue.

Son tiraillement m’a touché :

Il veut mais ne peut qu’à moitié,

Accepte et répugne à la tâche.

Trop honnête pour être lâche,

Mais trop lâche pour être honnête.

Shakespearien des pieds à la tête !

Et la méfiance est pour Richard,

Duc d’York et, quoiqu’il soit moutard,

Est celui qui brille d’astuce,

Vif et pimpant comme une puce.

Je me suis attaché à lui :

Il est le soleil dans la nuit,

Une clarté qui nous réchauffe

Contre Glocester qui nous échauffe.

Pourtant c’est lui qui court devant

Sa mère dans un guet-apens,

Alors qu’il l’avait convaincue

De bien garder Glocester à vue,

De fuir la tour et ses soucis.

Sa logique m’échappe ici …



L’écriture garde son aise,

Quoiqu’elle abuse des diérèses.

Y-ork en deux sons m’amusait ;

Pour É-dou-ard, je m’esclaffais.

On comprend bien que Delavigne

N’a jamais lu, même une ligne,

D’anglais tant se tord de douleur

La prononciation de Glocester :

C’est Glo-ces-ter qu’il faut le lire.

Un son de plus que pour le dire.

C’est plus là un point amusant

Qu’un défaut véritablement.









Don Juan d’Autriche (1835)



Aimer et affronter le monde,

Combattre le monstre qui gronde,

Contre un frère et la religion,

Vaincre le roi, l’inquisition.



Sara, ma douce fleur, ma juive,

Si mes paroles sont naïves,

Mon cœur déborde de passion,

Voit par-delà nos religions.



Dussé-je affronter tous les diables

Ou les inviter à ma table,

J’accepterais la damnation

Pour pouvoir vivre ma passion !



Qu’on garde loin de moi la bure !

Sur mon corps, c’est une imposture :

Telle n’est pas ma vocation.

Ce serait pis que damnation !



Sara, castillane déesse,

Loin de toi tout mon cœur se blesse.

Je crains l’excommunication,

Si j’abjure ma vocation.



* * *



C’est une étrange comédie

Qui a des airs de tragédie.

Un coup de pouce différent

L’eût fait tragique entièrement.

Si la fin a su rester douce,

Tout ce qui vers elle nous pousse

Est fait d’angoisses et de peurs,

Nervé de serrements de cœur.

On tremble plus qu’on ne s’amuse ;

Et si quelquefois une ruse

Nous dérobe un petit plaisir,

On se reprend vite à frémir.

Philippe est intense et despote,

Et sa menace partout flotte,

Si pressante et d’un poids si grand

Comme un redoutable torrent,

Qu’on oublie le mot « comédie »,

La légèreté qui la lie,

Pour en garder la gravité

Qui fait plus son identité.



Ajoutez aussi que la pièce

Est tout en prose, et l’allégresse,

Sans être absente entièrement,

Va peu à peu s’atténuant.

Elle n’est pas désagréable,

Mais elle n’est pas mémorable.



Une Famille au temps de Luther (1836)



Puis-je laisser la damnation

Frapper chez moi sans réaction,

Prendre dans son char noir mon frère,

Emporter son âme sous terre ?

Agir, agir, il faut agir,

Pour son bien le reconvertir,

Ranimer sa foi défaillante,

Semer, faire croître la plante,

Le ramener dans les prés bleus

Où paissent les brebis de Dieu.

Seule vaut la foi catholique,

Toute autre foi est hérétique.

Je dois l’éloigner de Luther,

Je dois l’éloigner de l’Enfer.



Il faut aussi que je résiste

Au doux spectacle auquel j’assiste :

La chaleur d’un foyer perdu,

Les bras d’une mère tendus,

La complicité de mon frère,

Le spectre bienveillant d’un père,

Ma nièce et sa vivacité,

Tout cela pourrait me tenter.

Garde ta fermeté chrétienne,

Car ta foi est vraie, non la sienne ;

N’écoute pas, ne cède pas,

Ne deviens pas un apostat …

Dieu a dressé là ton épreuve :

Triomphe et tu feras tes preuves.



* * *



Une tragédie de bon ton

Qui charge un peu la religion

Et ce qu’elle a d’intolérance,

De fanatisme et de démence.

Aucun des camps n’est innocent,

Chacun se montre intolérant,

Et de là naissent les disputes

Et l’amour se transforme en lutte.

C’est son grand thème de la fin,

Don Juan déjà sous ses mains

Tolérait par amour la juive ;

En tragédie, c’est la dérive,

Le crime doit être accompli,

Le drap se froisse et fait des plis,

Rien ne redevient beau et lisse

Une fois entré dans la lice.

Ce sont deux textes en miroir :

L’un grince d’un grand désespoir

Et dans les doux vœux se termine,

L’autre dans la joie s’achemine

Pour se terminer dans l’horreur.

Les deux parlent d’un même cœur.



Toutefois la fin vient trop vite :

Elle court et se précipite.

On croit que tout est résolu,

Que l’amour a enfin vaincu,

Que la famille est réunie,

Que le soleil chasse la pluie,

Mais un nuage plus discret

Gonfle comme un coup de sifflet,

Obscurcit d’un seul coup la scène,

Étouffe dans l’ombre la graine.



Outre cela j’ai bien aimé

Le vers d’abord, pur et léger,

Puis cette échelle domestique

Loin de la grandeur historique.



Les Messéniennes



L’Histoire est un vaste sujet

Dont les racines ont plongé

Dans la profondeur de l’abîme

Et dont croissent toujours les cimes.

Des grecs jusqu’à Napoléon,

De l’arc jusqu’au bruyant canon,

A l’orée de Louis-Philippe,

Aux révolutions qui s’agrippent,

Monsieur Delavigne parcourt

De ces arbres quelques contours.



Et j’y ai trouvé moins de charme :

Le vers libre usé me désarme.

Son bercement boiteux m’endort,

Mon esprit s’enfuit en son for

Et rejaillit plein de surprise,

Vingt vers ayant passé sans prise,

Le courage souvent absent

De reprendre au point précédent.

J’en puis donc être mauvais juge,

Et que m’emporte le déluge

Si mon sentiment est trompeur,

Mais il m’a semblé en mon cœur

Qu’ils avaient moins de consistance,

L’air « poésie de circonstance »,

Sans patte ou personnalité,

De celle que je ressentais

Dans chaque vers de son théâtre

Et qui changeait mon cœur en âtre.

Certains vers m’ont même semblé

Être le comble du mauvais

Et, tout en lisant ces deux liasses,

M’arrachaient parfois des grimaces.

C’était un auteur balbutiant

Qui composait ses premiers chants ;

Pardonnons donc à ces faiblesses

Qui se mueront en robustesse.



Chants populaires



Quatre petits rameaux dont un

M’a semblé fleuri de jasmin :

Les trois autres sont agréables,

Mais lui est vraiment formidable !

« Le chien du Louvre » m’a ému,

Et d’emblée mon cœur l’a promu

Bien au-dessus de ses trois frères

Qui pâlissent à sa lumière.

Question de sensibilité :

Si Delavigne avait conté

Une histoire en tout point semblable

En changeant ce chien adorable

Par un enfant de corps humain,

Je sais que je l’aimerais moins.

J’en eusse été touché quand même

En me bornant à dire « j’aime »,

Mais qu’on montre un cœur animal

Qui se fendille et qui a mal,

L’émotion va plus loin encore,

Je ne dis plus « j’aime », j’adore.





Discours



Deux discours d’inauguration,

Un autre d’intronisation

Et un hommage au grand Corneille,

C’est bon sans être des merveilles.

J’apprécie toutefois leur air,

Tissé de rimes et de vers,

Au point que pour l’Académie,

Je conspue la prose aplatie

Qui ôte côtes et reliefs

Pour un plat et ennuyeux fief

A la gloire d’une âme d’ombre,

Un inconnu parmi le nombre

Nommé Ferrand, grand en son temps,

Que le temps va rapetissant.



Épîtres



Petit corpus de deux épîtres

Déployées comme des élytres.

L’une va vers les immortels

Pour un débat universel

Sur le bonheur et sur l’étude,

Un sujet vaste autant que rude,

Mais tout de même intéressant,

Qu’il a mené tambour battant,

Osant braver l’académie

Avec esprit et bonhomie.

L’autre au ton et poids plus légers

S’élève de doigts enrhumés

Pour voler jusqu’à Lamartine

Dont la plume a été si fine

Qu’elle a apaisé les tourments

D’un Delavigne au nez coulant.

J’aime surtout dans la deuxième

Qu’elle marie l’éclat des gemmes

Avec la bassesse des faits

D’un rhume qui peine à passer.

C’est là toute la poésie

Qui met de l’or, de la magie

Dans la prose-réalité,

Qui voit dans la graine le blé.



Études sur l’Antiquité



Ces compositions-là m’enchantent.

Qu’un poète compose et chante

Sur ce qu’on a déjà chanté ;

Qu’avec sa sensibilité

Il en transforme ou fortifie

Le souffle, le cœur, la magie ;

Qu’il en retravaille l’aspect,

Lui donne des aspérités

Ou l’arrondi léger d’une arche

Me rappelle trop ma démarche.

D’une part j’aime son talent,

Car il le fait superbement,

D’autre part j’aime que résonne

Cette harmonie en nos personnes.



Poésies de la jeunesse de l’auteur



C’est déjà bien plus inégal,

Mais cela se comprend sans mal.

Ce sont des œuvres de jeunesse,

Et qui font déjà la promesse

D’un talent en train de germer,

Tout appliqué à progresser.

Le poème sur la vaccine

Est une perle rare et fine

Qui embrasse tous les aspects

Qui environnent le progrès :

C’est un acte de poésie

Mais aussi de sociologie.

Sur de plus simples ornements,

L’hommage au plus grand de son temps,

Effacé de bien des mémoires,

Delille, à longs traits se peut boire.

Les autres textes marquent moins ;

Sans être nés de mauvais soins,

Ils n’ont pas la même lumière,

La même élévation légère.











Conclusion



Delavigne vaut-il encor

Qu’on parcourt ses vers, ses décors ?

Sans doute sa littérature

N’a pas laissé une griffure,

Une sorte de souvenir,

Vraiment profonde dans le cuir

De notre histoire littéraire,

Mais exigeons-nous ce calvaire

De chaque artiste-créateur ?

L’art n’est-il que rénovateur,

Bouleversement, chair nouvelle,

Révolution à tire-d’aile ?

Les amoureux de sensations

Vous diront « oui » avec passion,

Qu’une plume extraordinaire

Seule aura le droit littéraire

De prétendre à l’embaumement.

Le reste étant perte de temps.

Mais si l’art a ses dieux-momies,

Ses icônes d’idolâtrie,

Ces étoiles d’un grand éclat

Justifient-elles qu’on n’ait pas

Un souvenir ou un hommage

Pour les oubliés du même âge ?



J’aime ces plumes du passé

Que le temps n’a pas épargné.

Et je plonge en spéléologue

Dans ces eaux où peu encor voguent.

J’y trouve parfois des trésors,

Parfois un corps craqué et mort ;

Mais c’est un pieux et doux voyage

Qui commence en tournant des pages

Et finit avec un contact,

Ou une étreinte ou un impact,

Avec un esprit et une âme,

Un maillon perdu de la trame.



Delavigne a de la valeur !

Pas celle d’un réformateur,

D’un génie ou d’un chef de file.

C’est plus modeste et plus fragile,

Et probablement que le temps

Enterrera sous son cadran

Ce qui pour l’heure encor subsiste

De ce qui reste un bel artiste.

Et je me console beaucoup

De ce que Delloye et Lecou

Aient fait son livre si solide

(Cent quatre-vingt-neuf ans sans ride).

Il vivra au-delà de moi.

Peut-être sous un autre toit

D’autres yeux verront en ces lignes

La rédemption de Delavigne.