Les Éveillées
de Éric Giacometti

critiqué par Bookivore, le 16 mai 2025
(MENUCOURT - 43 ans)


La note:  étoiles
Même pas endormi
Pour fêter leurs 20 ans de collaboration (et bien plus que ça en ce qui concerne leur amitié), Eric Giacometti et Jacques Ravenne, le fameux duo d'auteurs créateurs de la série des thrillers ésotériques mettant en scène le flic franc-maçon Antoine Marcas (mais aussi créateurs d'une autre série ésotérique, se passant pendant la Seconde Guerre Mondiale, "Soleil Noir"), a décidé de frapper fort : deux romans publiés le même jour. Mais pas deux romans écrits en duo, non : un roman signé par chacun des membres du duo. Deux romans courts (un peu moins de 300 pages chacun) et qui, tout en étant indépendants et pouvant se lire dans l'ordre que l'on veut, sont comme deux facettes d'une même pièce, deux romans miroir, comme le duo en parle sur le Net.



Ravenne a fait "Les Ressuscités", thriller médiéval se passant à l'époque des Templiers (pas loin de leur fin, en fait, en 1309), un roman ma foi très sympa, bien écrit, passionnant, mais un peu court et rapide. On peut dire la même chose des "Eveillées", le roman de Giacometti, qui fait donc lui aussi moins de 300 pages (pas de beaucoup, pour chacun des deux romans, ceci dit). Ce roman, lui, se passe à notre époque, et est un thriller ésotérique et même initiatique, tel qu'il est indiqué sur le bouquin. Un roman qui là aussi se lit super facilement, chapitres courts, il y en à, comme pour l'autre livre, une bonne cinquantaine. L'action est en alternance entre trois-quatre personnages distincts, avant de finir, vers la fin, par se figer en un lieu unique. Grosso modo, on suit les pérégrinations d'une jeune femme qui, suite à un appel téléphonique des plus curieux (un vieil homme qu'elle n'a pas reconnu à la voix l'appelle d'un nom curieux, signifiant "serpent" en russe), n'arrive plus à dormir. Rapidement, on va chercher à la tuer, on la traque...



Le roman est un peu moyen, je n'ai pas honte de le dire. Giacometti s'en sort nettement mieux en duo avec Ravenne, ou alors c'est l'intrigue qui est un peu trop tarabiscotée, mais au final, ces "Eveillées" ne sont pas transcendantes. Pas merdique non plus, hein, mais je m'attendais à mieux.
Le retour du féminin sacré 9 étoiles

Je gage que certains pourraient passer à côté de la véritable substance de ce roman audacieux.



Car Les Éveillées n’est pas un simple thriller ésotérique de plus, destiné à divertir à grand renfort de mystères, de sociétés secrètes et de révélations spectaculaires. Son architecture même pourrait dérouter plus d’un lecteur : superposition de différents régimes de temporalité, multiplication des lieux, des personnages, des références historiques, religieuses et symboliques, tension constante entre science moderne, mémoire antique et mysticisme pur.



Le roman a de quoi égarer. Et pourtant, c’est précisément dans ce labyrinthe que réside sa richesse. À travers Agathe, héroïne au départ profondément profane — femme moderne insérée dans les rouages d’un monde entrepreneurial qui formate les individus, neutralise les singularités et valorise le rendement — Giacometti met en scène bien davantage qu’une intrigue : une traversée initiatique.



Car l’enquête n’est peut-être, au fond, qu’un prétexte. Un fil narratif permettant de déployer une méditation bien plus vaste sur les strates enfouies de notre mémoire spirituelle occidentale.



Mais un autre personnage joue ici un rôle absolument central : Yann Karech, ethnologue spécialiste des peuples premiers, dont le journal intime irrigue le récit de manière souterraine mais essentielle. En vérité, on ne comprend pas pleinement Les Éveillées sans cette voix parallèle.



Car Yann incarne au départ le regard rationnel, scientifique, presque matérialiste, de l’observateur moderne. Pourtant, au contact d’autres formes de conscience — et notamment à travers l’expérience de l’ayahuasca, qui apparaît ici comme un puissant révélateur initiatique — ses certitudes vacillent. Son journal devient alors le lieu d’un basculement fascinant : celui d’un homme de science confronté à l’irruption du mystère, à des perceptions qui excèdent ses cadres habituels de compréhension.



Giacometti ne tranche jamais frontalement entre hallucination, expérience liminale ou révélation authentique, et c’est précisément ce flottement qui rend cette trajectoire si captivante.



Le lecteur traverse alors des lieux hautement symboliques : Rome l’Éternelle et ses couches de sacré superposées, le sanctuaire d’Esculape comme mémoire d’une médecine sacrée oubliée, Majorque comme théâtre d’expérimentations mystiques, Paris enfin comme point d’ancrage dans le réel contemporain.



À cela s’ajoutent les secrets supposés de la peinture florentine, les sociétés initiatiques, les transmissions occultées, les fractures entre savoir rationnel et connaissance intuitive.



Mais le véritable cœur du roman est ailleurs. Il réside dans une question brûlante, presque hérétique :

qu’ont fait les religions révélées du féminin sacré ?



C’est ici que Les Éveillées devient passionnant. Car sous les couches du thriller affleure un conflit ancien : celui qui oppose les monothéismes patriarcaux aux figures archaïques du féminin divin, tantôt vénérées, tantôt refoulées, souvent diabolisées.



La femme-serpent y devient symbole majeur. Non plus simple tentatrice héritée d’une lecture morale des textes, mais mémoire possible d’un savoir ancien, matriciel, tellurique.



En arrière-plan surgissent les grandes figures du féminin insoumis : la Déesse-Mère, les anciennes divinités de fertilité, et bien sûr Lilith, première rebelle mythique, celle qui refuse la soumission et que la tradition transforme en spectre.



On pourra sourire devant certaines audaces spéculatives ou juger certaines thèses discutables historiquement.

Mais ce serait manquer le geste du livre.



Car Giacometti n’écrit pas un traité académique. Il convoque un imaginaire.

Il réactive des symboles. Il ouvre des portes. Et c’est peut-être là la réussite du roman : faire vaciller, ne serait-ce qu’un instant, notre lecture trop étroite du sacré occidental.



Un livre exigeant, parfois foisonnant jusqu’au vertige, mais dont la richesse dépasse largement le simple plaisir du suspense.

El Gabal - Strasbourg - 37 ans - 24 mai 2026