La fatigue du métal
de Olivier Kerr

critiqué par Débézed, le 13 novembre 2023
(Besançon - 76 ans)


La note:  étoiles
Séjour à Lalibela
Pour fêter son soixantième anniversaire, un baroudeur invétéré décide d’entreprendre une nouvelle aventure dans un pays où le niveau de vie n’est pas trop élevé afin que le coût de ce nouveau périple corresponde au budget qu’il peut y consacrer. Il choisit donc de se rendre en Ethiopie, un pays parmi les plus pauvres de la planète qui offre de magnifiques sites naturels et de splendides édifices architecturaux notamment des églises très anciennes.

C’est le voyageur qui raconte son aventure et ses aléas, il pourrait être Olivier Kerr lui-même qui rapporte l’un de ses innombrables périples autour de la planète. Dans ce roman en forme de récit de voyage, il raconte son séjour à Lalibela, une petite ville du nord de l’Ethiopie qui compte de très nombreuses églises creusées dans la roche au début de l’ère chrétienne. Pour limiter ses dépenses, il choisit de loger chez l’habitant. Il découvre une chambre rudimentaire louée par un homme fantasque qui passe très facilement de la meilleure humeur à l’agacement sans raison, du moins sans raison connue de son locataire. Il réagit toujours en fonction de ses intérêts pécuniaires et de l’image qu’on peut de donner de lui dans le milieu du tourisme.

Comme Olivier Kerr, l’aventurier narrateur est un excellent dessinateur, il possède un important cahier sur lequel il brosse le portrait de certains autochtones qu’il rencontre dans les rues, notamment dans le quartier religieux, et dessine les églises les plus prestigieuses de la ville. Un certain nombre des ses dessins illustrent son récit. Quand il ne dessine pas, le voyageur écrit, il a entrepris ce périple sur les traces de Rimbaud « à la recherche de la poésie perdue ». Il pense que la poésie pourrait être un remède à de nombreux maux qui affectent actuellement le monde.

Dans ce récit, il narre ses relations ambigües avec son loueur, les conditions de vie dans cette petite ville construite sur un escarpement à flanc d’un haut plateau : la misère, les infrastructures très sommaires, le manque d’hygiène, la précarité qui génère une mendicité très encombrante, parfois même violente, se déplacer seul le soir n’est pas une bonne idée. Il est l’étranger, le « faranji », donc celui qui a de l’argent et des objets précieux dans son bagage, il peut donner, donner, donner, encore donner. Sachant qu’il a déjà été abondamment rançonné lors de ses visites et de ses courses où on lui applique le tarif réservé aux étrangers. Le coût de la vie en Ethiopie n’est bas que pour les indigènes.

Tout en mâchant du « tchât », la drogue locale du pauvre qui clarifie l’esprit, Il écrit sur l’histoire de la cité, celle de l’Ethiopie qui fut un grand et riche royaume aux premiers siècles de la chrétienté, sur la diversité ethnique de ce vaste pays qui a provoqué de nombreuses et très cruelles guerres civiles accompagnées de famines ravageuses. Et le « faranji » s’interroge : « Quelle est la place de l’art quand la famine et la sécheresse menacent, quand le déchaînement de la violence s’annonce comme une fatalité » ? Il voit sous ses yeux un peuple qui survit provisoirement en attendant la prochaine guerre, la prochaine famine, la mort prématurée de tout un peuple ou presque. Rentré à Bruxelles, il constatera dans les médias qu’une nouvelle guerre a éclaté mais qu’elle n’intéresse personne, il y en d’autres aux portes de l’Europe où dans des régions beaucoup plus sensibles pour diverses raisons.

Il voulait remettre de la poésie dans cette culture composite construite sur une tradition millénaire, une mythologie préchrétienne et une forte imprégnation du christianisme. Un syncrétisme complexe qui n’est pas interprété, ni vécu, de la même manière par tous les peuples qui constituent cet ancien royaume et qui est souvent le prétexte des guerres sanglantes qui ravagent l’Ethiopie. La poésie pourrait être le langage commun sur lequel cette mosaïque de peuples construirait une culture commune unificatrice permettant à ce pays de redevenir le grand royaume qu’évoque Glen W Bowersock dans son livre « Le trône d’Adoulis – Les guerres de la Mer rouge à la veille de l’Islam ».