Terres de sang: L'Europe entre Hitler et Staline
de Timothy Snyder

critiqué par Colen8, le 13 février 2023
( - 83 ans)


La note:  étoiles
1933-1945 : Pologne, Ukraine, Biélorussie, Pays baltes
Les historiens ont eu accès aux archives est-européennes et soviétiques à partir de 1989. Conséquences des désastreux traités de Versailles, Sèvres et Trianon(1), les atrocités génocidaires, les déportations et les tueries de masse allant jusqu’aux exterminations ordonnées par les deux dictateurs, Hitler à l’ouest, Staline à l’est, ont atteint le chiffre astronomique de 14 millions de victimes civiles en dehors des combats(2). Leurs interactions dans l’espace restreint de leurs affrontements successifs durant ces 12 années minutieusement reconstituées et selon une approche inédite auront été les plus sanglantes jamais connues dans une Europe multi-ethnique aux frontières incertaines.
Ressentant le danger d’invasion japonaise en Sibérie l’URSS a signé l’impensable pacte germano-soviétique (1939). L’Allemagne y voyait le moyen de lancer son expansion impériale. Ensemble les deux puissances visaient la destruction complète de la Pologne vue comme la menace d’un état indépendant dirigé par une classe rationnelle, cultivée, proche des Lumières. Ensuite il leur fallait soumettre et dominer les états voisins déjà plus ou moins affaiblis par la grande famine (1932-33) imposée par le régime soviétique. Celui-ci a poursuivi avec l’épuration dite Grande Terreur des élites communistes ou non en Ukraine, Biélorussie, Pays baltes (1937-38).
A fin 1941 quand après la rupture du pacte l’Armée rouge parvient à bloquer l’invasion allemande devant Moscou, Hitler prend la mesure de son échec à construire un empire terrestre autarcique. Son projet n’était autre que celui d’anéantir l’URSS pour en accaparer les ressources nécessaires à sa domination ultérieure de la planète(3) non sans parvenir à vaincre également la suprématie britannique des océans. Sa propagande invente alors un complot juif international responsable de la guerre mondiale lequel seul a pu entraîner les Etats-Unis, la Grande Bretagne et l’URSS à s’unir contre lui. Le terme de « réinstallation » devient l’euphémisme signifiant « extermination ».
Le droit humain, le droit international, le droit de la guerre, le droit tout court ont disparu. La déshumanisation instaurée par les idéologies nationalistes meurtrières de la haine devient la règle. Tous les moyens sont bons pour faire souffrir le plus de gens possible par mauvais traitements : terreur, pillage, incendie, faim, froid, torture, viol, esclavage. L’élimination des élites a pour but d’affaiblir les résistants avant de les condamner à leur tour par une balle dans la nuque quand ils ne sont pas déjà morts. La Solution finale exécutant des millions de populations jugées inférieures sera imaginée et mise en place bien avant les chambre à gaz de l’Holocauste.
Cette lecture, est poignante dans le récit sobre des événements qui précise les dates, les lieux, les noms des bourreaux, celui des victimes et parfois leurs témoignages. Admirablement documentée et traduite elle est un impératif à qui veut comprendre les enjeux du présent(4). Elle aborde la question de la responsabilité des bourreaux qui se présentent en victimes pour mieux s’en affranchir. Deux annexes en facilitent l’accès : un récapitulatif concis des chiffres cités et un résumé des perceptions dans chacun des camps joint à la chronologie des faits. Seules les quelque dizaines de cartes sont moins lisibles : dégradés de gris mal discernables, légendes insuffisantes pour certaines.
Site de l’auteur américain, historien et enseignant universitaire : https://www.timothysnyder.org/
(1) Imposés en 1918, 1919 et 1921 par les alliés de l’Entente pour terminer la Première guerre mondiale et abolir les empires centraux de l’Axe.
(2) Comme si le drame d’Oradour-sur-Glane s’était reproduit 20 000 fois….
(3) Alimentaires avec les céréales de l’Ukraine, énergétiques avec le pétrole du Caucase
(4) La postface ajoutée à cette nouvelle édition en apporte la confirmation.