Peuples chasseurs de l'Arctique
de Roger Frison-Roche

critiqué par Bookivore, le 28 juin 2021
(MENUCOURT - 38 ans)


La note:  étoiles
Double périple dans le grand froid
Roger Frison-Roche n'était pas que romancier : il était, aussi, un aventurier. Pour bien écrire sur la montagne, il faut y aller, la pratiquer, et pour lui, c'était facile, il était savoyard. Pour bien savoir comment écrire sur le désert, il est plutôt conseillé de s'y rendre et c'est ce qu'il a fait, à plusieurs reprises. Idem pour le Grand Nord. C'est après un voyage en Laponie qu'il a écrit "Le Rapt" et "La Dernière Migration", qui forment le cycle de "Lumière De L'Arctique" en 1960/63.
Pour ce livre paru en 1966, "Peuples Chasseurs De L'Arctique", c'est la même chose. A ceci près que ce livre n'est pas un roman, mais un reportage géant, agrémenté, dans son édition Arthaud originale, de photos de Pierre Tairraz (photos hélas absentes de la réédition poche que je possède). En 1966, Frison-Roche et Tairraz (fils de Georges Tairraz, photographe avec qui Frison-Roche avait fait quelques expéditions sahariennes et des livres illustrés sur le Sahara et la montagne) partent pour le Canada, afin de suivre, sur leurs traces, les tribus indiennes locales (les Chipuwyan) et les Eskimos, ou Inuits, tous deux grands chasseurs. C'est la première fois que Frison-Roche débarque sur le continent américain, et même s'il avait eu l'occasion de se rendre en Laponie, il ne s'attendait vraiment pas à subir un froid pareil : parfois -40°. Quand il fait -20° et qu'il n'y a pas trop de vent, c'est qu'il fait chaud ! Comme il le dit sobrement à un moment donné, pisser dehors, par de telles conditions, est un supplice. Mais c'est ça ou le faire devant tout le monde dans l'igloo ("ne pas pisser sur la paroi" doit être une des règles de savoir-vivre des Inuits, remarquablement peu pudiques apparemment).

Le livre, qui se lit comme un roman, est constitué de deux parties : la première concerne les Indiens (avec notamment un long chapitre de 120 pages sur leur parcours de chasse au caribou, à travers le Grand Nord), Frison-Roche et Tairraz engagent un groupe de quatre Chipuwyans pour les emmener avec eux à la chasse. Ne leur parlez pas d'argent, apparemment les Indiens s'en contre-cognent le genou gauche avec le coude droit, une fois qu'ils ont de l'argent, ils s'empressent de le dépenser à la boutique locale contre quelque chose de remarquablement inutile, ou contre de l'alcool. Idem pour le caribou : dès qu'il est dans leur viseur, PAN, sans même un petit bonjour, ce qui consterne Tairraz, qui aimerait quand même bien en prendre un vivant, en photo, mais demander aux Indiens de se contenir en voyant un caribou vivant est assez compliqué...

La seconde partie concerne les Inuits, une expédition qui s'avèrera cauchemardesque pour les deux occidentaux, il fera tellement froid qu'à côté, la première expédition aura l'air, limite, d'une randonnée sur un sentier provençal en juillet. Là, la mission est de se rendre dans un campement eskimo sur une île au large (l'île du Kronprinz-Frederik), et accessoirement de les voir (Brigitte Bardot, ne lis pas ce qui va suivre) chasser le phoque. Mode de vie à la dure : on mange de la viande gelée, souvent quelque peu pourrie... A leur retour, Frison-Roche et Tairraz obtiendront une dernière - courte - expédition, pour s'approcher au plus près possible des ours polaires.
Reportage remarquable sur une expédition qui a, on le sent, considérablement marqué son auteur. Vu le titre du livre, c'est un petit peu trop ancré sur la chasse, et il est clair que les caribous et phoques doivent être laissés tranquilles plutôt que chassés pour leurs peaux et viandes (les ours aussi, évidemment), et il est clair aussi que la manière dont Frison-Roche décrit le comportement des Indiens et Inuits envers leurs chiens d'attelage est révoltant (vraiment pas affectueux du tout), mais malgré ces détails qui sans doute choquaient moins en 1966 que maintenant (mais qui, surtout pour les chiens, devaient quand même choquer), ce livre-reportage est franchement très réussi, et on le lit avec plaisir, embarqués que l'on est dans ce périple mouvementé. Limite on a froid en lisant ce livre !
Bon, je vous laisse, je vais me dénicher l'édition illustrée de photos de ce pas...