J'ai réussi à rester en vie
de Joyce Carol Oates

critiqué par Poet75, le 29 mars 2021
(Paris - 64 ans)


La note:  étoiles
Vivre quand même
J’ai déjà eu l’occasion, il y a quelques mois, de vanter le talent d’écrivaine de Joyce Carol Oates. C’était à propos d’un de ses meilleurs romans, Un livre de martyrs américains. Très prolifique, même si elle n’aime pas qu’on le dise ainsi, Joyce Carol Oates a déjà écrit, à ce jour, plus d’une cinquantaine de romans, plus d’une quarantaine de recueils de nouvelles, sans compter des essais et des livres de poésies. Et tout cela, sans jamais démériter d’un point de vue littéraire.
Dans un autre genre encore, elle fit paraître, en 2007, un volume de son Journal couvrant les années 1973-1982. Et puis, en 2011, il y eut la publication de J’ai réussi à rester en vie, un ouvrage différent de tous les autres, un ouvrage dans lequel, sans fard et sans détours, Joyce Carol Oates se racontait elle-même dans ce qu’elle venait de vivre et d’éprouver, dans ce qu’il y eut de plus douloureux dans sa vie de femme : la mort, après un peu plus de quarante-sept ans de mariage, de celui qui fut son mari, son précieux compagnon de vie, Raymond Smith (appelé familièrement Ray) et les débuts de son veuvage.
Pour Joyce Carol Oates, le choc fut terrible. Le 15 février 2008, alors que Ray se plaignait, depuis plusieurs jours déjà, d’être anormalement fatigué, son épouse Joyce insiste pour le conduire à l’hôpital. Ray se laisse convaincre et se fait bientôt prendre en charge pour une pneumonie. Rien de fatal à priori, il devrait s’en sortir rapidement. Pourtant, quelques jours après, en pleine nuit, Joyce est appelée en urgence mais, une fois arrivée à l’hôpital, apprend que son mari est décédé, victime d’une infection nosocomiale foudroyante.
Ce qui fait suite à ce décès brutal, ce que relate l’écrivaine dans son livre, c’est sa descente aux enfers sous la forme d’une dépression carabinée. Tous les symptômes sont réunis, à commencer par un sentiment de culpabilité, car Joyce, parvenant toujours, malgré le choc, à raisonner tant soit peu, se dit que si elle n’avait pas conduit Ray à l’hôpital, il serait peut-être encore en vie… Comment savoir ? Toujours est-il que, au fil des jours qui suivent le décès, il lui faut supporter, autant que faire se peut, un monceau d’épreuves : perte de sommeil, fatigue extrême, crise de larmes, absorption excessive de médicaments (qu’elle s’efforce néanmoins de combattre), désirs suicidaires, perte du goût d’entreprendre quoi que ce soit et perte du sens des choses les plus ordinaires. Elle qui est réputée pour être prolifique, comme je l’ai déjà écrit, ne parvient qu’à grand peine à terminer une nouvelle et rien de plus. Ce sont bien là tous les signes flagrants d’une neurasthénie des plus sévères.
En relatant tout cela, plusieurs mois après les événements, Joyce Carol Oates parvient néanmoins, c’est rassurant, à faire preuve d’un esprit d’analyse, voire même d’une pointe d’humour qui font de ce livre un document d’une finesse remarquable. La chance de Joyce, c’est d’être obligée, ou de se sentir obligée, de poursuivre son travail d’enseignante au point d’en parler comme d’une « bouée de sauvetage ». À cela s’ajoutent des amis, ceux sur qui elle peut vraiment compter, qui ne se contentent pas d’envoyer une corbeille de condoléances (les premiers jours, la pauvre Joyce croule sous ce genre d’envoi), mais restent fidèlement présents chaque fois qu’il y a besoin. Sans compter le petit carré de jardin qu’il faut entretenir (c’était jusque là le travail de Ray) et, même, les deux chats de la maison, après qu’ils aient exprimé leur mauvaise humeur (car, dans un premier temps, ils semblent accuser Joyce de l’absence de Ray) !
Mais le meilleur de cet ouvrage, le plus important, le plus touchant, c’est ce que Joyce confie à ses lecteurs au sujet de sa relation avec Ray, de ce qu’il fut pour elle. J’ai réussi à rester en vie, c’est d’abord et avant tout une sorte de lettre d’amour pour Ray. Joyce raconte leur rencontre, la naissance de leur amour, leur vie commune, eux qui ne se quittèrent quasiment jamais durant les quarante-sept ans de leur mariage. On ressent très intensément la force de cet amour. Et pourtant, malgré cela, ce que Joyce veut nous partager, c’est qu’elle ne connaissait pas entièrement son mari. On a beau vivre, durant des années, dans une grande intimité, il reste des parts secrètes, l’autre garde ses pans de mystère. « Dans la vie de Ray, écrit Joyce, ou peut-être dans sa personnalité, il y a toujours eu (…) une chambre secrète, une région où il pouvait se retirer, à laquelle je n’avais pas accès. »
Or, avant de se consacrer entièrement à son travail d’éditeur d’une revue littéraire (Ontario Revue), Ray, durant ses jeunes années, avait entrepris d’écrire un roman auquel il avait déjà donné le titre de Black Mass mais sans jamais parvenir à l’achever. Précisément, après beaucoup d’hésitations, c’est en se décidant à lire le manuscrit de ce roman, que Joyce découvre, au moins par bribes, quelques-uns des espaces secrets de Ray, dont il avait préféré ne quasiment jamais s’entretenir avec elle. Mais dans ce roman inachevé, Black Mass, tout est assez clair. La blessure de Ray, son secret douloureux, venait de son enfance et de son adolescence, de son père, catholique rigoriste, et de l’éducation reçue dans l’institution tenue par les jésuites, dans laquelle il avait été placé, tout comme son frère et ses sœurs. « Donnez-moi un enfant avant ses sept ans et je l’aurai à vie » : tel était, paraît-il, l’adage des jésuites en ce temps-là.
Ray en fut marqué pour toujours, imprégné comme d’un onguent malsain par l’enseignement absurde délivré par les religieux (toutes ces balivernes – paradis, purgatoire, enfer – qui ont infecté les vies de nombreuses générations de catholiques), par leurs diktats, par une religion fondée sur la peur. À cela s’ajoutait l’espoir de toutes les familles catholiques d’autrefois : avoir un fils qui devient prêtre. Or, c’est Ray, précisément, qui entra au séminaire, mais pour en ressortir quelques mois après, révolté et bien décidé à rompre pour toujours avec le catholicisme qu’on lui avait inculqué. Il va sans dire que, pour son père, la décision de Ray ressembla à un cataclysme. Cette histoire-là, la sienne, mais aussi celle d’une de ses sœurs qui avait eu à subir une épreuve bien plus terrible encore, Ray avait essayé de s’en inspirer, de manière détournée, dans son embryon de roman.
Ce sont les pages les plus fortes d’un livre tout entier bouleversant. Reste, après cela, après ces épreuves et ces révélations, au bout d’une année de veuvage, à dresser un constat tout simple, celui qui donne son titre à ce remarquable ouvrage : J’ai réussi à rester en vie.