La saison des fous
de José Eduardo Agualusa

critiqué par Septularisen, le 8 mars 2021
(Luxembourg - 53 ans)


La note:  étoiles
MAIS OÙ EST DONC PASSÉE LÍDIA?
Luanda capitale de l’Angola septembre 1992, la poétesse Lidia do Carmo Ferreira, ne vient pas à la fête de lancement de son dernier livre «Un vaste silence». Elle a disparu mystérieusement et personne ne sait ce qu’il est advenu d’elle. Le héros du livre, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, ancien compagnon de lutte, qui est maintenant journaliste et connaissait personnellement la poétesse, décide de mener l’enquête.

C’est à travers lui que nous connaîtrons l’histoire de Lídia. Engagée très tôt en politique, celle-ci avait vécu de nombreuses années en exil à Lisbonne, Berlin, Belgrade, au Brésil et a été emprisonnée à de nombreuses reprises… De retour dans son pays natal, en plus d’écrire sa poésie, elle fréquentait et correspondait avec les personnalités les plus en vue, des milieux intellectuels, politiques, artistiques… Au fil des ans, elle était même devenue une véritable icône dans son pays, égérie et héroïne de l’indépendance, et véritable figure de proue de la jeunesse de son pays…

Au cours de son enquête, le journaliste en profite pour nous raconter l’histoire de son pays de 1928, - alors que celui-ci n’est encore qu’une colonie portugaise -, date de naissance de Lídia, à sa disparition (en 1992 donc…) au cours de la guerre civile, en passant bien sûr par l’indépendance du pays en novembre 1975.

Que dire de plus sur ce magnifique livre de M. José Eduardo AGUALUSA (*1960)? C'est avant tout l'histoire de l'indépendance de l'Angola, vue de façon assez linéaire et par le petit bout de la lorgnette. En effet nous suivons la «grande histoire», à travers les personnages, que nous retrouvons à différents moments de leur vie, leurs amours, leurs combat, leur exils, leur révolte, leurs compromissions, leur concupiscence… Car, bien que teinté de poésie, ce roman est avant tout une tragédie!

M. AGUALUSA nous fait montre ici de son érudition et de son incroyable compréhension de l’histoire disons «agitée» de son pays. Il nous aide d'ailleurs à comprendre l’histoire qu’il nous raconte (avec p.ex. des extraits d’entrevues fictives de Lídia), et il ne nous en cache rien! Il n’hésite en effet pas une seule seconde à dénoncer la guerre, les combats, la violence, la lutte fratricide de la guerre civile, les carnages, les emprisonnements abusifs, les tortures physiques, les trafics de toute sorte, les viols, les interventions armées des puissances étrangères, la pauvreté, les massacres de population, la corruption généralisée à tous les niveaux, les abus, les passe-droit, les morts, les destructions des villes… Et de manière très très crue parfois!

L’écriture d’AGUALUSA (dont c’est le premier livre qui a été traduit en français) est très simple, facile à lire, avec de très courts chapitres, les pages se tournent sans qu’on s’en aperçoive vraiment, tellement on est pris, littéralement «happés », dans l’histoire. D’autant plus que celle-ci est habitée de dizaines de personnages tous plus colorés les uns que les autres, tous plus originaux les uns que les autres, tous plus fous les uns que les autres, dont AGUALUSA a le secret et parsème tout son récit. Ici tout peut arriver (et arrive d’ailleurs…), les «bons» d’aujourd’hui seront les tortionnaires de demain, les tortionnaires d’aujourd’hui seront les «gentils» de demain! Complètement disjoncté vous dis-je!

Je finis encore une fois plein d’admiration pour l’écriture et l’histoire de M. AGUALUSA. Quel conteur! Même avec une tragédie, il arrive à faire de la poésie! Je ne sais plus vraiment quel superlatif utiliser pour vous inciter à lire ses livres ?.. Ou plutôt non, ne les lisez pas… Vous risqueriez de les aimer et de devenir complètement accro, comme… moi!

P.S. : Pour la petite histoire, racontons aussi que pendant des années, l’auteur a reçu des témoignages et des lettres du monde entier, provenant de personnes lui certifiant avoir vu et rencontré la poétesse Lidia do Carmo Ferreira, et ceci, bien après sa disparition à Luanda en septembre 1992… Problème: Cette dernière étant un personnage de fiction, elle n'a jamais existé que dans l’imagination sans limites de José Eduardo AGUALUSA!..