Que ce passé parle à son présent. Discours de Stockholm
de Wole Soyinka

critiqué par Septularisen, le 11 février 2021
(Luxembourg - 53 ans)


La note:  étoiles
DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE.
Le jeudi 16 octobre 1986, l’écrivain nigérian Wole SOYINKA (*1934, prononcez Choyinka en Yoruba), devenait le premier écrivain Africain à recevoir le Prix Nobel de Littérature. Quatre-vingt cinq ans après la création de ce prix, l’Académie Suédoise mettait enfin (enfin!), en lumière la littérature de tout un continent, jusque-là étrangement oublié.

«Que son passé parle à son présent» («This Past Must Address Its Present» ), est donc le discours prononcé à cette occasion, par le premier lauréat noir du Nobel de Littérature. Si aujourd’hui ce discours (dédié à Nelson MANDELA 1918 – 2013), prononcé à l’époque, - contre la plus grande honte du continent Africain, à savoir le régime de l’apartheid en Afrique du Sud, existe toujours et où le leader de l’ANC est toujours emprisonné -, n’est heureusement plus de mise, il a encore aujourd’hui des résonances très actuelles.

En effet, SOYINKA ne nous livre là pas seulement un discours contre la politique de l’apartheid mais aussi sur et contre le racisme. Ce discours est avant tout une leçon d’humanité et d’humilité. Il fait figure, - si besoin en était -, de piqûre de rappel pour les peuples du monde entier. Prononcé devant un parterre d’hommes blancs, - les principaux destinataires de ce discours -, l’écrivain noir ne leur demande qu’une chose: Que les hommes noirs soient enfin pris pour ce qu’ils ont toujours été, des êtres aussi «humains» que les hommes blancs. Il écrit:

«Pour eux, c’était des animaux peut-être, ou des végétaux nuisibles, certainement pas des êtres humains».

Son principal destinataire est l’homme du temps présent qui malheureusement, n’a tiré aucune leçon de son passé:

«De toute manière, notre propos n’est pas vraiment d’accuser le passé mais d’attirer sur lui l’attention d’un présent suicidaire et anachronique. De dire à ce présent monstrueux: Tu es l’enfant de ces siècles de mensonges, de déformation, d’opportunisme en haut lieu et jusque dans le saint des saints de l’objectivité intellectuelle. Le monde est en train d’atteindre l’âge adulte tandis qu’obstinément tu demeures un enfant – un enfant têtu, œuvrant à sa propre perte, doué de pouvoirs destructeurs, mais un enfant tout de même. Notre propos est de parler au monde qui soutient la précoce malfaisance de cet enfant, d’attirer son attention sur l’époque historique où certains mensonges se perpétuent».

Wole SOYINKA rappelle aussi à notre mémoire les mensonges, les «fantasmes vieux de plusieurs siècles» sur l’Afrique et les africains, parfois portés par des intellectuels de renom : Arthur De GOBINEAU, John LOCKE, MONTESQUIEU, David HUME, VOLTAIRE, Leo Viktor FROBENIUS… Il cite le philosophe allemand Friedrich HEGEL (1770 – 1831), qui prétendait que l’Africain n’était s’était pas encore développé au point de s’élever jusqu’à ce niveau de pensée où il aurait:

«Atteint à l’intelligence des existences objectives substantielles – comme Dieu ou la Loi – où l’intérêt de la volition de l’homme est engagé et où il prend conscience de son être propre. Cette distinction entre lui-même comme individu et l’université de son être essentiel, l’Africain, dans l’unicité non développée de son existence uniforme, n’y est pas encore parvenu ; il en résulte que la connaissance de l’Être absolu, Autre, Supérieur à moi individuel, est chez lui totalement absente».

Mieux encore, certaines parties du discours peuvent sembler prophétiques aujourd'hui et «coller» parfaitement à l’actualité, quand on lit des phrases comme celle-ci (rappelons que ce discours date de 1986!):

«Face à ces traditions qui rabattent la fierté raciale et culturelle de peuples minoritaires ou marginalisés, on revient, en pensée, vers nos propres sociétés où l’histoire provocatrice est bien plus fraîche dans les mémoires, où les ruines de communautés naguère prospères ne cessent de lancer leurs accusations éloquentes et où les fumées s’élèvent encore au-dessus des terres brûlées de la stratégie coloniale myope, raciste. Et pourtant les rues y portent le nom d’anciens oppresseurs, on a laissé leurs statues et leurs symboles de conquête orner les places publiques ; car la conscience d’un peuple pleinement sûr de lui les a reléguées au rang de simples décorations et de perchoirs pour les chauves-souris et les pigeons»...

P.S. : N’hésitez pas à garder votre Wiki près de vous, parce-que si des noms comme Samora MACHEL (1933 – 1986) ou Olof PALME (1927 – 1986) me sont connus, par contre j’ignorais complètement qui sont des personnes comme : Dingane Ka SENZANGAKHONA (1795 - 1840) ; Eddie ROUX (1903 – 1966) ; Johannes Robert BECHER (1891 - 1958)…