Trois clefs pour voir
de Henri Corbin

critiqué par Eric Eliès, le 25 décembre 2020
( - 47 ans)


La note:  étoiles
Une poésie énigmatique et envoûtante
Cette plaquette poétique d’Henri Corbin, poète martiniquais qui semble avoir publié une grande partie de son œuvre à compte d’auteur au Vénézuela chez La Ceiba, est aussi énigmatique que son titre, qui reprend le titre d’un des poèmes centraux du recueil sans livrer la moindre réponse. Trois clefs pour voir : quelles clefs ? Et que voir ? On peut, à la seule lecture du titre, imaginer des amorces de réponse, concevoir une trinité (la raison, le cœur et les sens) permettant de voir au-delà des apparences mais Corbin, en vrai poète, ne se soucie pas de lever le voile sur les mystères qui nimbent ses poèmes, dont la plupart composent des tableaux aux images énigmatiques jouant sur des thèmes et des symboles récurrents : le temps (qui fait vieillir en usant le corps et le coeur jusqu’à la mort et éveille la nostalgie des jeux et joies de l’enfance), la nuit (à la fois ténébreuse et pleine de lueurs), la clef (dont on ne sait la porte qu’elle ouvre), le miroir (parfois opaque et muet mais que, souvent, on retourne ou on voile pour le faire taire) et la trinité (les choses allant souvent par trois dans les poèmes : trois clefs, trois coups annonçant la venue de la mort, trois clous dans un figuier, trois femmes veillant un défunt, etc.)

Au côté sombre de la rue

Le tiroir fermé les lettres lues
jusqu’à l’effacement
son cœur cessa de battre.

La chambre s’obscurcit.
L’eau où il nageait
noya tout.

Dans le miroir impénétrable
les voleurs croyant serrer dans leurs mains
la colombe d’or, posséder la clef de l’oracle
ne purent rien pour lui.

Accroché par une corde au balcon d’en face
un pantin riait de sa chute
sans respect pour la montagne qui vieillissait.

Le recueil, qui contient une soixantaine de courts poèmes (certains étant même de simples distiques), se lit rapidement et d'une traite, mais il mérite d'être lu et relu car le sens de chaque poème est voilé et se dérobe à la première lecture, qui impose un ressenti d'étrangeté. L’écriture en vers libres est fluide et d’une simplicité élégante, sans emphase, mais elle est porteuse d’un mystère qui diffuse un charme envoûtant et poignant, comme si Henri Corbin avait porté en lui une douleur secrète et inavouée, dont chaque mot est imprégné. Sa poésie diffuse une impression d’onirisme, à la fois ténébreux et chatoyant (la nuit est très présente mais il y a aussi beaucoup d’évocations de couleurs), et de souffrance lancinante, s’appuyant sur une symbolique complexe pour évoquer la nostalgie ou la peine. Y paraissent parfois des éléments issus du judaïsme et j’avoue que les poèmes de Corbin, souvent très visuels, m’ont parfois fait songer à des tableaux de Chagall :

L’irrémédiable

Au lieu de se coucher
et de mourir comme il se doit,
il dessina une maison
branlante sur ses assises
comme savent le faire les tout petits,
la coloria aux couleurs naïves :
rouge, bleu, vert.

Le soir venu, il la lança par la fenêtre.
Le vent complice l’emporta avec son message.

Lorsqu’on ouvrit la porte de sa chambre
pour lui porter secours
il n’était plus qu’une horloge arrêtée.

On ressent dans les poèmes l’expression d’une intime souffrance existentielle, où affleurent solitude et lassitude. Les titres de certains poèmes sont très évocateurs : « L’âme en peine », « Déclin », « L’anachorète », « Quand vient le temps », etc. Le poème « Crescendo » évoque l’engloutissement d’un homme dans le chagrin qu’il porte en lui et travaille comme une œuvre d’art. Alors que les images poétiques des poèmes m’avaient initialement fait songer aux surréalistes, c’est Baudelaire qui me semble, en relisant ce recueil, le frère d’âme d’Henri Corbin tant s’impose une sensation de spleen tissé d’insomnie et de doute mais aussi de désir d’ailleurs. Le seul repos est apporté, non par le rêve ou par les mots, mais par la nature où la solitude devient contemplative de la beauté du monde. La Martinique est évoquée et bien présente dans le recueil, certains lieux donnant même leur titre aux poèmes. Mais, ici, point d’exotisme, juste la célébration des forces élémentaires. La beauté humaine est éphémère et dépérit (et plusieurs poèmes, comme « Nuit blanche » et « Nedjma », évoquent le regret de cette beauté perdue, qui irradiait du corps) alors que la nature semble d’une beauté intemporelle, hors du temps, où rayonnent une joie porteuse de tendresse et la promesse d’un amour véritable.

Absalon

La nuit ôte ses gants noirs

Dans le bois jeune de lumière
un soleil enfant
dort à flanc de tendresse

Des oiseaux à l’oeil roux
dardent leurs rires
dans les lianes bavardes

En ce flottant séjour
les fougères de fardent
mes balisiers arborent
la pourpre de leurs sceptres.

L’eau porteuse de longue vie
de son corps d’amante nue
s’éloigne, gaie d’offrande.