Les Oiseaux ne se retournent pas
de Nadia Nakhlé

critiqué par Eric Eliès, le 13 mai 2023
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Un sublime roman graphique sur le drame des migrants, au souffle plein d'humanité et de poésie
Remarquablement composée et portée par un souffle époustouflant de grâce et d’humanité, cette bande dessinée, qui évoque le drame des migrants avec une grande sensibilité, est un chef d’œuvre de poésie graphique. La couverture magnifique, dont les couleurs sombres semblent creuser dans le ciel un puits de solitude où des oiseaux se métamorphosent métaphoriquement en avions de guerre survolant une ville en ruines, où marche une petite fille solitaire, tête baissée, suffirait presque à résumer, en une image, sans un seul mot, les souffrances d’une enfant jetée sur des routes d’exil.

Dans un pays du Proche-Orient ravagée par la guerre (pays jamais nommé mais comment ne pas songer à la Syrie ?), une petite fille de 12 ans, Amel, est confiée par ses grands-parents à une famille, qui a décidé de fuir vers l’Europe, pour la mener vers un lieu où elle aura une chance de grandir et d'être heureuse. Mais, rapidement, Amel se retrouve seule et exposée aux menaces qui pèsent sur une adolescente isolée, qui se retrouve exposée à de nombreux dangers et suscite la convoitise de toutes sortes de prédateurs. Elle sera soutenue par un jeune soldat qui a déserté l’armée, et s'est lui aussi jeté sur les routes d’exil, avec un oud comme seul bagage. L’histoire, contée au présent et au passé, en incluant aussi les souvenirs de Bacem, est sombre et poignante, mais elle est dénuée de tout misérabilisme. Au contraire, l’auteure (Nadia Nakhlé, qui se projette peut-être sur Amel, qui se cache sous le prénom de Nina pendant son trajet vers l'Europe) souligne l’humanité et la dignité d’Amel et de Bacem, et n’élude pas la complexité humaine des situations auxquels ils sont confrontés. Ils ne sont pas des victimes mais juste des êtres humains qui tentent de survivre et de résister dans un monde inhumain, où certains ont perdu tout humanité et ne cherchent qu’à profiter de la situation, à leur profit. Les fonctionnaires corrompus et les passeurs bien sûr, qui gagnent énormément d’argent, mais aussi les réseaux criminels. Ainsi, quand Amel parvient enfin à Paris, une femme qui fait mine de l’aider tente simplement de l’amadouer pour mieux la duper et la vendre à un réseau de prostitution…

La singularité de cette bande dessinée réside dans l’importance donnée à la poésie, comme une bouée de sauvetage pour préserver la part humaine au cœur de chaque homme. Il ne s’agit pas d’une posture intellectuelle ou d’une tentative d’émouvoir le lecteur par des descriptions pleines d’éloquence ; l’auteure fait réellement œuvre de poésie pour exprimer avec retenue et délicatesse, et également avec onirisme, (comme dans les scènes de dialogues avec les oiseaux, aux paroles d'espoir et de sagesse), une sensibilité pleine d’humanité. Son propos m'a fait irrésistiblement songer à ce qu’Yves Bonnefoy disait de la poésie en interrogeant les sentiments de présence et d’exil : « je voudrais réunir, je voudrais identifier presque la poésie et l’espoir », qui fait écho à la citation liminaire de Mahmoud Darwich : « Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir », que l’auteure a placée en tête de son livre. Je ne dévoilerai pas les étapes et ressorts du récit, pour ne pas risquer d'altérer le plaisir des futurs lecteurs, mais ce roman graphique est, malgré sa noirceur, une oeuvre pleine d’espoir, qui joue des images admirablement composées (parfois pleines pages et d’une puissance sidérante), des couleurs qui trouent le noir et blanc des dessins (sauf sur la dernière double page, emplie de ciel bleu et d’oiseaux) et des mots. Il n’y a pas de phylactère : les mots, toujours d’une grande sobriété, sans emphase, sont directement insérés dans l’image, sans qu’on sache toujours s’il s’agit d’un dialogue, d’un monologue intérieur ou d’un commentaire descriptif… La poésie versifiée est également très présente dans le récit, qui est tout du long rythmé par des poèmes persans extraits du « cantique des oiseaux », long poème soufi du XIIème siècle, mais je préfère vous recopier les paroles de la chanson de Bacem s'accompagnant au oud :

Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent

Exilés au coeur léger,
âmes vagabondes,
qui filent à travers les ombres.

Ils partent

Naufragés du ciel
que le vent accompagne,
gonflant les ailes

Ils partent

Avant de revenir à toi
L'enfant qui les observe,
A la porte de leur royaume.

Ils murmurent :
Viens ! l'aube t'attend.