Oeuvres
de Nicolas Bouvier

critiqué par Sahkti, le 17 août 2004
(Genève - 50 ans)


La note:  étoiles
Presque tout Nicolas Bouvier
Belle entrée dans la collection Quarto de Gallimard que ces œuvres de Nicolas Bouvier.
Un recueil de textes connus ou plus rares d’un des plus fabuleux écrivains auquel la Suisse a donné le jour. L’occasion de se replonger avec plaisir dans les écrits de Bouvier et ses visions étonnantes de la Terre et du monde.
A tout seigneur tout honneur, "L’Usage du monde" ouvre la danse. Travail de qualité qui donna de nouvelles lettres de noblesse à la littérature de voyage. Les dessins de l’édition originale sont reproduits ainsi que des extraits de "L’oeil du voyageur", publié chez Hoebeke en 2001 et début inachevé de la suite de "L’Usage du monde". Gallimard propose également, et il faut s’en réjouir, une partie du décryptage des bandes magnétiques des émissions radio dans lesquelles Nicolas Bouvier raconta la suite de son périple.
"Chronique japonaise" prend la place, avant de céder les pages au "Poisson-scorpion". Disposition quelque peu maladroite car "Poisson-scorpion" narre la fin de ce long voyage commencé dans "L’Usage du monde". Question de chronologie explique Gallimard. A souligner la grande richesse iconographique de ce volume Quarto : plus de 250 illustrations (dessins et photos) réalisées par Nicolas Bouvier lui-même ou Thierry Vernet (pour "L'Usage du monde"). Un régal.
Tout comme ces entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall édités par les éditions genevoises Metropolis en 1992 et repris dans ce volume.
Cerise sur le gâteau, pourrait-on dire, Gallimard, outre ces textes fondateurs, propose également des textes plus rares, des articles de presse devenus introuvables, des extrait de "L’Art populaire" et "Le Dehors et le Dedans", recueil poétique à découvrir absolument si ce n’est déjà fait.
Soliloques du rêveur aseptique 4 étoiles

A lire cette somme (disons aux trois quarts), m'est venue en mémoire la célèbre introduction de Claude Lévy-Strauss à son ouvrage Tristes Tropiques : "Je hais les voyages et les explorateurs"...

Comment définir en très peu de mots le vague sentiment de nausée qu'on finit par ressentir au fil de la lecture ?
On ne peut pas reprocher à l'auteur l'absence d'exotisme, de sens esthétique, ou sa maladresse dans l'écriture, ni son incapacité à saisir d'un trait inventif les choses, les couleurs, les sons, les êtres parfois, non, car l'attirail conceptuel et descriptif du globe-trotter est bien là et utilisé dans les règles ; cependant, le "parfois" appliqué à la perception des êtres telle que la manifeste Bouvier me servira de transition vers le sentiment d'infinie neutralité enrobant les pages de ces chroniques.

On y sent le personnage assez lisse, comme détaché des contingences d'un monde auquel il ne se sent pas appartenir vraiment, dont il sait que ses vicissitudes, au fond, ne le concernent que de loin, à la marge, comme les récits quotidiens des catastrophes paraissant dans le journal du matin.
Il est un passant, une très bonne machine à enregistrer, mais il n'est pas dedans. Cette humanité-là lui est lointaine, c'est un film en relief avec parfums intégrés alors que lui, intégré, il ne l'est pas, il sait au fond de lui-même qu'il ne le sera jamais, surtout avec un passeport helvétique.

Sans vouloir insister, on suppose que les Suisses doivent tout de même s'emmerder un peu chez eux, une fois épuisées les joies de la montagne ou celles de la banque. Certains vont donc voir ailleurs comment c'est. Souvent ils ne reviennent pas... Bouvier, si.
Ramuz, sans s'être trop éloigné du Léman (Paris), nous aura transmis plus de substance, de questions, d'inquiétude sans doute.

Il n'y a pas de "blood and guts", de compassion, mais tout au plus de temps à autre la pitié un peu désinvolte et stéréotypée du touriste, du mec pas concerné vraiment, l'esquisse d'un léger, très léger mépris sous-jacent, comme une pellicule transparente mais coriace enveloppant le monde.
Après tout, qu'est-ce qu'il risque, à part les serpents, la malaria, ou le châssis défoncé par les cailloux des pistes, lot habituel de ceux qui se déplacent, ce qui est différent du voyage, aussi aventure intérieure...?
Car il faut risquer quelque chose dans un voyage, matériel ou non ; un voyage est un engagement de tout l'être : le soldat prend un risque, le moine aussi, le marin, l'aviateur, le plus humble d'entre nous lorsqu'il décident d'engager leur vie dans une conviction, une philosophie, une action ; et un voyage digne de ce nom impose d'être acteur, pas uniquement spectateur. Sinon, on retombe dans le documentaire tel que le recherchent les téléspectateurs ; autrement dit dans le sentiment de l'éxotisme vécu par procuration et vendu à bas prix.
C'est un road movie stérilisé pour personnes comme-il-faut désirant se donner l'illusion de connaître le monde.

Lévy-Strauss était à la poursuite d'une trace, d'un indice du noyau de vérité caché dans chaque être, dans chaque chose.
Or, il me semble que se cache derrière les pages de M. Bouvier une manière de bouclier invisible, de mentalis restrictio en vertu de laquelle il ne se jettera jamais à l'eau malgré les apparences, sinon comme une sorte de nénuphar hydrophobe.

Des écrivains aussi éloignés l'un de l'autre que Gide et Tesson nous en diront plus sur l'errance que ce préchi-précha tranquille.

La froideur, voilà ce qu'exhale ce bouquin.

Radetsky - - 81 ans - 23 juillet 2015


Une somme quasi théologique !!! 8 étoiles

En plus de tous les principaux livres et textes divers , cette énorme somme ( 1428 pages) propose une biographie très complète de l'auteur .
On découvre également , grâce à ce livre que Bouvier ne fut pas simplement un écrivain voyageur , mais qu'il vécut ou plutôt survécut surtout à titre d'iconographe , c'est à dire de chercheur de documents photos pour des éditeurs ce qui l'amena à passer des éternités dans les bibliothèques les plus prestigieuses et à se constituer un fond de documentation immense ainsi qu'une culture encyclopédique considérable qui transparait dans tous ses livres et explique leur côté didactique .
Il fut également journaliste et conférencier ce qui lui permit de poursuivre le voyage de façon un peu plus confortable .
Donc du "tout en un " sur papier glacé , pour les inconditionnels ...

CCRIDER - OTHIS - 76 ans - 5 décembre 2004