Dans le refuge de la lumière
de Martine Rouhart

critiqué par Débézed, le 6 novembre 2020
(Besançon - 74 ans)


La note:  étoiles
Dans la clarté du silence
Après avoir lu ce recueil de poésie arachnéenne où quelques mots seulement posés délicatement, deux ou trois par vers … pas plus, disent la quiétude, le calme, la sérénité d’un monde irénique, un monde qui ne connaitrait ni le bruit, ni l’agitation, aucune des perturbations qui le transforment en une ruche affolée par des envahisseurs mal intentionnés, j’ai eu envie de jouer à un petit jeu, juste pour lire une seconde fois ce recueil. J’espère que Martine ne m’en voudra pas, j’ai recensé les thèmes récurrents de son livre et j’ai trouvé dans la musique du silence quelques belles expressions, quelques jolis vers qui expriment un état entre la musique et le silence, une musique tout en douceur qui évoque « La musique du hasard » écrite par Paul Auster :

« Dans la musique / du silence … nos silences / sont si légers … Le chant intime / de l’arbre / a couvert le silence … les ailes silencieuses / des étoiles … entendre un souffle … Je survole la vie /passant de chant en chant … »

Cette musique du silence est illuminée par des vers de lumière ou se diffuse la clarté écrite par Martine :

« ils cueillent la clarté … ce qu’il faut de clarté … pose ailleurs un clair-obscur … sa profondeur de lumière … comme colombe / qui se cogne aux murs / sans trouver / la lumière … »

Dans ce silence et dans cette clarté règnent les oiseaux seuls êtres vivants qui peuplent les poèmes Martine, animaux totémiques et emblématiques de ce recueil :

« des oiseaux / dans le bleu … une course d’oiseaux … une hirondelle … Les élans précipités / des mésanges … Les poèmes / qu’écrivent les hirondelles / en plein vol …. Dans mes songes / passe un oiseau blanc … Les oiseaux se défroissent … les maisons des oiseaux / s’effeuillent … je convie souvent / mon oiseau intérieur… »

Dans ce recueil, Martine Rouhart peint avec quelques mots seulement un monde où seules la musique et la lumière éclaireraient le vol des oiseaux, des oiseaux comme des colombes de la paix, des oiseaux pour égayer un monde qui serait trop calme dans la seule lumière du silence. Et, pour conclure, la poétesse s’envolera dans la clarté et la musique :

« s’il te plait / prête-moi / tes ailes … mais dans mes sommeils / sans mémoires / je vole »
Le ciel en tous sens 8 étoiles

Ce qui singularise ce nouveau recueil de poésie de Martine ROUHART, c’est son domaine d’investigation, son terrain de je. Il ne s’agit pas pour elle ici de scruter le clair-obcur, la pénombre ou la nuit constellée d’étoiles, lieux poétiques encombrés, mais d’explorer le jour, la clarté dans et derrière lesquels elle « espère lever / un coin de secret sur soi », aller « à l’extrémité du silence ».

Comme si la vérité recherchée se trouvait à vue ainsi que dans la lettre volée de la nouvelle éponyme de Poe. Elle traque à la lumière du jour les indices de l’assassinat du réel, ce que « le jour allume ». Partant du déjà-vu, elle cherche, en praticienne du regard, les conditions du voir à venir. Cela peut être :

« Sous les nuages / une course d’oiseaux / qu’on ne voit pas »

Ou encore:

« Les poèmes / qu’écrivent les hirondelles / en plein vol / sur le plafond du ciel »

Sa poésie associe la vive lumière au ciel, à l’envol mais aussi au songe, à ce que le plein air reflète de l’intériorité, du moi profond. La démarche est originale, la voie choisie pertinente.

Martine Rouhart s’attache à l’infra-ordinaire, aux infimes sensations aux « petits riens / qui bougent à peine », qu’elle relève, les sens aux aguets, « attentifs / au surgissement de tout ».

L’oiseau, l’ange et la mésange, en particulier, sont dans ce cadre ses véhicules imaginaires. L’air est un fluide et l’aile y tire l’essence de son mouvement.

Nul prodige n’est toutefois à l’œuvre dans cette opération d’élévation, pour parcourir, débarrassé des effets de la gravité, le ciel en tous sens pour ne rien manquer de ce qui s’y passe, se révèle sous les nuages des apparences.

Tout est là, présent, et on ne voit rien, de prime abord. Et c’est ce qui intrigue, ce retrait de l’invisible dans le visible. L’Être se tient là, dans la clairière, et non pas dans le sous-bois. Et les images pour dire cette quête au quotidien sont claires, fondues à l’écriture qui coule et s’écoule. Une tentative qui parfois échoue mais qui vaut pour s’être frotté, comme disait Wittgenstein, aux « bornes du langage ».

Parfois

même la poésie

est sans issue

l’on s’y débat

comme colombe

qui se cogne aux murs

sans trouver

la lumière

Ainsi que la lumière est soluble dans l’air, la poésie ne transparaît pas toujours dans le langage ordinaire sans les mots que Martine Rouhart place sur la page du sensible, la signalant comme un fanal aux yeux et aux oreilles du lecteur.

À noter que les illustrations de Claude Donnay, intégrant les mots de la poétesse dans ses dessins, s’accordent parfaitement à son projet.

Kinbote - Jumet - 62 ans - 30 mars 2021