La Merveilleuse Visite
de Herbert George Wells

critiqué par Poet75, le 7 août 2020
(Paris - 64 ans)


La note:  étoiles
Un Ange passe
Une nuit, le village anglais de Siddermorton est traversé d’un éclair lumineux, observé par quelques témoins. Le lendemain, le Pasteur de cette paisible bourgade, homme passionné d’ornithologie (il faut bien s’occuper, n’est-ce pas…), remarque un étrange oiseau dans le ciel et n’hésite pas à lui tirer dessus, dans le but de l’ajouter à sa collection. Or, quand le Pasteur Hilyer s’approche de l’animal, en fait d’oiseau, il se trouve nez à nez avec… un Ange !
Tel est le point de départ du deuxième roman qu’écrivit H. G. Wells, en 1895, tout de suite après La Machine à explorer le temps, beaucoup plus connu bien évidemment. En effet, si Wells est resté célèbre pour ses romans de science-fiction (L’île du Docteur Moreau en 1896, L’Homme invisible en 1897 et, bien sûr, La Guerre des Mondes en 1898), il fut aussi l’auteur d’un grand nombre d’autres ouvrages, moins réputés mais pas forcément moins intéressants, à l’exemple de cette Merveilleuse Visite, que viennent de rééditer les éditions Terre de Brume.
Dans ce roman, bien qu’il soit question d’un Ange devant demeurer, malgré lui, chez les hommes, ce n’est pas tant l’aspect fantastique qui prédomine que celui de la satire, mâtinée d’un humour typiquement anglais. On pourrait dire qu’il s’agit d’une sorte de récit voltairien, mais agrémenté façon britannique. Disons qu’au moyen d’une histoire qui peut paraître farfelue, Wells se délecte à éreinter la bonne société autant qu’à dire ses quatre vérités à l’Eglise d’Angleterre.
La présence d’un Ange chez le Pasteur provoque, en effet, de multiples réactions, à commencer par celles du vicaire Mendham, de sa femme et de ses enfants, choqués par la tenue vestimentaire, trop légère à leurs yeux, de cet hôte encombrant. Pour le vicaire, d’ailleurs, « les Anges n’existent pas » et il ne peut être question d’accepter les explications du Pasteur.
Comme on peut l’imaginer, c’est tout le village qui se trouve bientôt en effervescence. Les enfants eux-mêmes conspuent l’hôte céleste en lui chantant « Va t’ faire couper les ch’veux ! ». Le médecin du bourg, le docteur Crump, ne se tarde pas à se convaincre que l’Ange est un individu atteint de maladie mentale. Invité à exercer ses talents de violoniste pour la bonne société, l’être céleste a beau le faire divinement, il se discrédite lorsqu’on s’aperçoit qu’il ne sait pas jouer autrement qu’à l’oreille, sans partition. Mais, pire que tout, scandale des scandales, l’Ange met en colère un gros propriétaire en proférant devant lui des idées jugées « socialistes » : « Tous les hommes devraient avoir droit à une même éducation », ose-t-il estimer.
Dans le même temps, de son côté, l’Ange apprend, jusque dans sa chair, puisqu’il a été blessé, à se comporter en humain et à éprouver ce qu’éprouvent les hommes. Cela se concrétise, tout particulièrement, par deux expériences antinomiques. L’une, comme je viens de l’indiquer, c’est de ressentir la douleur. L’autre, c’est de se mettre à aimer à la manière des hommes, ce qui provoque, d’ailleurs, un scandale supplémentaire, l’Ange s’étant épris de Delia, la servante du Pasteur, la seule à apprécier vraiment sa musique. Et, bien sûr, il est incapable de comprendre les barrières sociales qu’érigent les humains. Tomber amoureux d’une domestique, pour lui, ce n’est pas un problème. Mais, même amoureux, un Ange peut-il trouver sa place dans le monde des humains et peut-il le faire sans déchoir. Le jour où il apprend la colère, il est bien obligé de le constater amèrement : « Venir dans ce monde, c’est chuter. »