Dehors devant la porte: Une pièce qu’aucun théâtre ne voudra jouer et qu’aucun public ne voudra voir
de Wolfgang Borchert

critiqué par Cyclo, le 8 avril 2020
(Bordeaux - 74 ans)


La note:  étoiles
la fin d'un monde
Le sous-titre "Une pièce qu'aucun théâtre ne voudra jouer et que personne ne voudra voir" rend assez bien compte du désarroi de l’auteur, mort à vingt- six ans en 1947, après avoir fait de la prison pendant la guerre. C’est une pièce de théâtre typique de ce qu’on a appelé la "littérature des ruines". On sent l’auteur s’inspirer de la douleur et de la dureté de la vie à la sortie de la guerre pour tenter quand même de faire quelque chose d’artistique et de poétique. C’est tout bonnement hallucinant.

Le héros, Beckmann, est plutôt un anti-héros. Il rentre de captivité après avoir été fait prisonnier à Stalingrad et avoir été relégué trois ans en Sibérie, dans la faim, le froid et sa blessure qui en fait un boiteux. Il essaie de rentrer chez lui, à Hambourg. Mais partout, les portes se ferment devant lui, son enfant est mort dans un bombardement, sa femme a pris un amant, et il ne retrouve plus ses parents, dénazifiés après la guerre et suicidés. Sa vie n’a plus de sens, le pays veut tourner la page, oublier la guerre, oublier les soldats. Beckmann leur rappelle la culpabilité collective et tout ce qu’il dit résonne mal : on ne peut l’entendre. Il est l’homme de trop, en porte-à-faux, nul ne peut l’aider : il aurait dû mourir !

Le drame est violent, comme un cri de désespoir. Tandis que Beckmann cherche un repos impossible, on se moque de lui, on ne le comprend plus, il représente un passé qu’on veut enterrer. Tous les personnages qu’il croise, une jeune femme dont le mari est revenu unijambiste, un colonel et sa famille, un directeur de cabaret ("Où irions-nous si tout le monde se mettait soudain à dire la vérité ? Qui se soucie de la vérité, de nos jours ?"), une femme qui occupe le logement de ses parents (et qui lui dit en guise de consolation : "Ça me fend le cœur, mais où irait-on s’il fallait s’apitoyer sur tout le monde ?"), un vieil homme, un balayeur, Dieu même, ne font que le renvoyer à l’absence de sens et de vie. Seul le personnage nommé l'Autre, une sorte de double de Beckmann en optimiste, pourrait peut-être quelque chose, mais Beckmann a perdu la foi qui pourrait lui donner encore envie de vivre dans ce monde devenu incompréhensible. Il finit par dire en écoutant les uns et les autres : "Quand on est repu, bien au chaud, c’est magnifique de lire sur la souffrance des autres et de soupirer de compassion".

C’est une pièce à résonance intérieure, pour le lecteur comme pour le spectateur sans doute. Dans l’errance de Beckmann, la vie se découd, le temps s’effrange comme un tricot troué, l’histoire a eu raison des perdants, les broyant, les accablant, les blessant au sens propre et au sens figuré et les renvoyant dans un néant d’où ils n’auraient pas dû sortir. Depuis, nous avons eu le théâtre de l’absurde qui nous a ouvert les yeux sur cette déréliction, mais dans un contexte plus abstrait. Ici, on a le cœur serré, on ne peut s’empêcher de penser à toutes les guerres qui ont suivi, aux licenciements et au chômage massifs, aux épidémies, qui ont également broyé les individus.

Une très grande pièce.