La prière des oiseaux
de Chigozie Obioma

critiqué par Myrco, le 20 décembre 2020
(village de l'Orne - 71 ans)


La note:  étoiles
Trop de pathos
Après "Les pêcheurs", très beau premier roman de ce jeune auteur nigérian qui m'avait emballée par la maîtrise de la narration, j'avais attendu avec impatience et curiosité ce second roman, lui aussi finaliste du Man Booker Prize pour 2019. Hélas, je ne peux que regretter que ce dernier ait quelque peu déçu mes attentes.

"La prière des oiseaux" s'inscrit dans la même veine non moins tragique. Il s'agit de la relation pathétique de la descente aux enfers d'un jeune homme, Chinonso, très modeste éleveur de volailles, personnage plutôt naïf et sentimental, déjà marqué par la perte des siens et sur lequel le destin semble devoir s'acharner. Des circonstances particulières de sa rencontre avec une jeune femme, Ndali, va naître entre eux un amour profond et intense. Mais celle-ci appartient à la classe privilégiée, riche et éduquée, et sa famille n'a que mépris pour Chinonso, lui infligeant les pires humiliations pour s'opposer à leur projet d'union. Dès lors, Chinonso sera prêt à tous les sacrifices pour s'estimer digne de sa belle et le moins que l'on puisse dire est que rien ne lui sera épargné.
Présenté comme cela, on pourrait s'attendre à une histoire plus ou moins banale d'amour malheureux et contrarié. En réalité, cette trame porte à mon sens une double intention sincère et ambitieuse que l'on ne peut que verser au crédit de l'auteur.

Tout d'abord, il y a là une volonté manifeste de donner une visibilité et par là même valoriser la culture de l'ethnie à laquelle il appartient: les igbo, en même temps que de réhabiliter les valeurs et " la tradition lettrée des grands anciens " face à la civilisation du blanc qui les a anéanties et discréditées.
Le vecteur en est le choix très original du narrateur, le "chi" de Chinonso, être spirituel qui habite son hôte humain, censé jouer un rôle protecteur et qui d'emblée, va intercéder en sa faveur auprès des puissances divines et des esprits ancestraux pour tenter de le dédouaner d'un acte funeste auquel un enchaînement de faits dramatiques relatés dans la suite l'aura conduit.
Par ce biais, en parallèle à l'intrigue terrestre, Obioma nous immerge dans le système complexe de croyances et de représentations du monde qui constitue la cosmogonie igbo. Il s'agit là d'un aspect intéressant et riche pour lequel l'auteur a dû réaliser un travail sérieux de recherche mais j'avoue en avoir retiré une image assez absconse et conçu un certain ennui à la lecture de quelques passages.

Indépendamment de cet aspect, le livre porte avant tout, au travers du parcours de Chinonso, un message compassionnel envers les plus faibles et se veut transmettre la voix de " tous ceux qu'on a enchaînés et battus, au territoire pillé, à la culture éradiquée, tous ceux qu'on a réduits au silence, violés, déshonorés, assassinés ". La traduction mot à mot du titre original aurait été "Un orchestre de minorités". Si le traducteur en français a opté pour "La prière des oiseaux" c'est qu'entre autres, il s'est appuyé sur la métaphore des oiseaux filée dans le récit, ici: l'oison de l'enfance du personnage, les poules qu'il élève avec amour, "ces êtres les plus vulnérables de tous les animaux". Et cette voix des plus faibles, elle est à l'image de la voix des volatiles unissant leurs pleurs dans un gémissement collectif qui ne serait que l'expression d'une douleur, une plainte impuissante face au sort inéluctable qui leur est réservé: " c'est un choeur comme les chants en harmonie qu'on chante aux enterrements. Et ce qu'elles chantent c'est bien un chant de deuil (...) C'est l'orchestre des minorités ".
Dans une vision pessimiste voire un peu caricaturale de l'auteur, l'odyssée de Chinonso illustre un impossible franchissement d'une ligne de partage entre dominants et dominés, riches et pauvres, prédateurs et proies, qui renvoie inéluctablement les éternels humiliés au déterminisme social de leur destin tout tracé et dont les efforts pour y échapper sont voués à l'échec, un destin que le chi lui-même ne peut infléchir puisque pas plus que les humains il n'en a connaissance.

Au bout du compte, sans vouloir nier la profondeur de l'intention ni la richesse et la puissance du récit, je n'ai pas été vraiment convaincue par cette lecture dans la mesure où je n'ai pas retrouvé les qualités narratives du roman précédent. Trop de pathos, un personnage principal trop larmoyant, des commentaires et digressions du chi à l'expression parfois ampoulée qui alourdissent inutilement le propos et contrastent avec le caractère épuré du premier roman (le moindre des paradoxes n'étant pas qu'il prétend expliquer la nature humaine à celui censé l'avoir créée), des références politico- historiques ( la situation de Chypre, la guerre du Biafra) nettement moins bien intégrées à la trame. De même, hormis quelques belles images réussies, la plupart me sont souvent apparues plus artificielles, approximatives, donnant moins l'impression d'un jaillissement spontané.
Bref, de quoi alimenter une relative déception.