La Pêche au toc dans le Tôhoku
de Shinsuke Numata, Patrick Honnoré (Traduction)

critiqué par Débézed, le 8 mars 2020
(Besançon - 73 ans)


La note:  étoiles
Partie de pêche
Ce court roman est le premier de Numata Shinsuke, un jeune japonais né sur l’île d’Hokkaido tout au nord de l’archipel, il a connu un succès très rapide puisqu’il lui a valu le prix Akutagawa, principal prix littéraire au Japon, en 2019. Dans cette brève histoire, j’ai retrouvé le style frais, léger, dépouillé, minimaliste même de Kawabata, son amour pour la nature originelle, il ne manque que les très jeunes filles mais l’histoire ne les convoque pas. Bien que la sexualité ne figure pas au programme de ce texte, l’auteur signale tout de même qu’il a passé deux années avec un garçon qui a ensuite changé de sexe mais ce n’est pas le sujet du livre…

Ce texte raconte l’histoire d’un jeune cadre d’une grande entreprise qui a été muté dans le Japon central, au cœur d’une région reculée au nord de l’île d’Honshu, dans la préfecture d’Iwate. D’une nature plutôt solitaire, ce jeune homme se lie difficilement avec ses collègues de travail, il passe beaucoup de temps à la pêche dans une petite rivière poissonneuse qu’il adore. C’est cette passion qui le rapproche de Hiasa un employé de son entreprise qui ne bénéficie pas encore d’un CDI. Ils deviennent rapidement amis, multiplient les parties de pêche, une liaison serait presque possible mais un jour Hiasa démissionne et devient commercial pour une mutuelle où Il rencontre quelques difficultés pour vendre ses produits. Il démarche Imano en jouant sur la corde sensible de l’amitié, il ne sera pas le seul à succomber au démarchage quémandeur du vendeur… il l’apprendra plus tard comme d’autres choses qui touchent à cet ami que finalement il connaissait bien mal.

Hiasa a disparu après le tsunami, celui qui a stigmatisé toute une région, tout un pays et bien au-delà encore, ce cataclysme que l’auteur ne décrit pas, il réside trop loin du bord de mer, trop haut sur la montagne pour avoir subi l’impact des eaux ravageuses. Il ne parle presque jamais de Fukushima situé dans la région voisine de celle du Tôhoku mais la description de la rivière, de la vallée, de la faune abondante qu’il dresse laisse imaginer les dégâts que les retombées radioactives ont pu avoir sur ce petit paradis des pêcheurs. La catastrophe et ses possibles conséquences même si elle n’est pas décrite s’imposent en creux au lecteur.

Ce texte c’est aussi une réflexion sur la solitude qu’on essaie de meubler avec des amis partageant la même passion sans jamais bien savoir ce qui se cache derrière la façade de cette passion, qui est réellement celui qui vous séduit parce qu’il a les même goûts que vous ? Et, si vous voulez éviter de donner corps à une relation plus intime que vous ne souhaitez pas, vous ne cherchez pas à en savoir plus… Ce texte montre aussi tout le poids que les entreprises nipponnes détiennent sur leurs personnels, sur leur intimité et sur l’organisation de leur vie privée. Aussi court qu’il soit, aussi léger qu’il semble, ce roman dévoile, parfois en creux, des problèmes qui affectent sérieusement la société japonaise actuelle.