Femme sauvage
de Tom Tirabosco

critiqué par Blue Boy, le 23 février 2020
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Into the wild woman
L’effondrement a finalement eu lieu, et plus vite que prévu... Fuyant les villes ou règne la répression, une jeune rebelle va faire, dans une nature préservée du monde civilisé, une rencontre extraordinaire qui va bouleverser sa vie…

L’originalité de ce récit d’anticipation est qu’il prend comme point de départ géographique les Etats-Unis sous la présidence Trump (jamais nommé mais désigné de façon implicite) et nous fait basculer dans une réalité angoissante qui a vu le système s’écrouler, en proie aux catastrophes et au chaos social que le gouvernement tente de contenir par une répression féroce. Nous allons ainsi suivre l’échappée d’une jeune femme qui va tenter de rejoindre, avec sac à dos et couteau de survie, l’Etat du Yukon, où s’est établie une communauté rebelle. En traversant des étendues sauvages où elle devra se méfier autant des animaux que des rares humains, elle fera une rencontre extraordinaire qui transformera sa fuite en véritable quête initiatique…

Avec cette fiction bien menée qui fleure bon les grands espaces d’Amérique du Nord, Tom Tirabosco nous plonge dans un univers intemporel, tel une oasis où le temps semble s’être arrêté aux origines de l’humanité. Semblant surgir de la nuit des temps, cette « femme sauvage » aux dimensions hors-normes, sorte de chamane dont l’apparence évoque un croisement entre le yéti et Big Foot, va apporter une belle dimension fantastique à l’histoire. Silencieuse ou muette, ne s’exprimant que par gestes ou par grognements, elle ne dévoilera rien de ses origines, se contentant d’entourer notre jeune héroïne de son aura protectrice, lui permettant de s’inventer une nouvelle vie où la technologie a totalement disparu. Dans l’immense grotte qui leur sert d’habitat, ces deux femmes solitaires vont nouer une amitié solide où les mots sont devenus inutiles et seule la tendresse prévaut, ce qui donnera lieu à des scènes magnifiques, en particulier celle de l’accouchement.

Le dessin semi-réaliste au monotype de Tirabosco, tout à fait atypique, procure toujours autant de plaisir, par sa rondeur et cet aspect pictural et authentique. Le noir et blanc se suffit largement à lui-même, évacuant l’idée même d’une colorisation qui semblerait presque déplacée ici.

Derrière ce retour aux sources romancé et radical, « Femme sauvage » traite en filigrane, par la voix de la jeune rebelle en révolte et pourtant non dénuée de lucidité, d’un sujet de plus en plus brûlant et de moins en moins « science-fictionnesque » : l’effondrement de notre système, dont on commence à voir les premiers signes après avoir assisté à ses causes depuis quelques décennies déjà. L’auteur fait clairement référence au magnifique film de Sean Penn, « Into the Wild », lui-même inspiré des écrits d’Henry David Thoreau, par ailleurs cité dans le récit. Ce très beau one-shot semble être passé quelque peu inaperçu à sa sortie l’an dernier et c’est tout à fait regrettable, car cet artiste à part qu’est Tom Tirabosco mériterait vraiment une plus grande visibilité chez nous, comme en Suisse (son pays) ou en Belgique où il est très apprécié.