Loin des querelles du monde
de Anna Rozen

critiqué par Débézed, le 15 février 2020
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
La cap de la cinquantaine
Germain Pourrières est un écrivain célèbre, connu et reconnu, il a passé la cinquantaine, sa compagne Riccarda, l’a quitté, pour qu’il ne la voit pas vieillir, y a pire comme motif ! Il vit avec son neveu, Joseph fils de sa sœur Bergère éleveuse de chèvres dans les Cévennes, ça ne s’invente pas ! avec laquelle il est en perpétuel conflit depuis l’enfance et surtout depuis le partage de l’héritage. Joseph est un jeune d’aujourd’hui parfaitement incompris par son oncle resté un peu vieux jeu mais beaucoup mieux par la petite Julie, une artiste, elle aussi, pas mieux comprise par le vieil écrivain. Son statut d’auteur médiatisé et fortuné lui permet certaines conquêtes féminines que d’autres ne pourraient espérer même si sa vie mondaine n’est pas exubérante. Il rencontre ses amantes d’un soir, d’un jour, de quelques jours, lors des diners proposés par ses amis Marina et Jacko spécialistes de l’organisation de rencontres improbables.

Mais Germain en a assez de cette petite vie tranquille, il veut bien vivre solitairement et chichement mais il ne veut plus écrire des livres uniquement pour flatter le « goût corrompu » de ses lecteurs. Il veut laisser une œuvre et tente de l’expliquer à son agent littéraire qui gagne bien sa vie grâce son auteur favori. « Terminé pour moi les grosses machines, je pense qu’à mon âge et à mon niveau, j’ai le droit de faire ce qui me chante, de prendre des risques de sortir des sentiers battus… » Jean-François l’agent littéraire, comprend bien son désir mais ne croit pas le moins du monde à sa concrétisation. « … je ne pense pas que tu sois incapable d’écrire autre chose que des best-sellers, mais je crois tes lecteurs incapables de faire la différence. »

Son envie d’écrire autre chose correspond à un moment de sa vie où son entourage se délite, il n’a plus de nouvelles de Riccarda, la belle Salomé lui échappe tout comme l’énigmatique Noa. Il lui reste Simone qui voudrait régenter sa vie sexuelle et sentimentale. Joseph part en Inde à la recherche de son géniteur en plaquant la petite Julie qui vient pleurer dans son giron. Sa sœur ne reviendra pas à Paris, son agent littéraire ne peut plus le stimuler. Il se retrouve un peu seul avec des filles de circonstances que son statut lui rend encore accessibles et ses livres à écrire qui finalement ne seront pas très différents des précédents.

Anna Rozen dans ce livre pétillant, alerte, bourré d’humour, de calembours, d’aphorismes et autres jeux de mots, raconte la crise de la cinquantaine qui affecte aussi les célébrités, même si leur renommée leur accorde encore les faveurs de quelques belles plus ou moins intéressées. C’est aussi l’évocation du choc culturel provoqué par la montée en puissance de la génération suivante qui bouscule les idées reçues aussi bien que les mœurs et méthodologies. Les technologies ont changé les idées aussi et Germain a du mal de le comprendre. Heureusement, il lui reste Toulouse-Lautrec et notamment Les Almées qu’il se plaît à contempler régulièrement au Musée d’Orsay.

La gastronomie, même si elle est souvent simple, est importante pour Germain et je soupçonne Anna d’être une fine gourmette, je la verrais bien se régaler de sucré-salé et d’acide-amer comme elle le fait dans son texte. Elle manie avec ironie et espièglerie la satire pour rire des bobo bienpensants, cherchant toujours à flatter leur bonne conscience, se noyant dans des actes symboliques mais souvent bien puériles, pour refléter la meilleure image d’eux-mêmes sans se soucier de l’efficacité de leurs actes. Germain se retrouve coincé entre cette société légère et puérile sortie sans trop réfléchir des Trente Glorieuses et tout un tas de problèmes qui se profilent à l’horizon. L’humour d’Anna grince aux entournures en évoquant le passage d’un monde conquérant et festif à un monde nouveau plein d’inconnues dont certaines sont déjà perceptibles et inquiétantes.

« … ce monde jumeau du nôtre, où les villes ne servent plus qu’à l’agrément des touristes et où il n’y a plus de boulot qu’à leur service ».