La société des rêveurs involontaires
de José Eduardo Agualusa

critiqué par Septularisen, le 10 avril 2021
(Luxembourg - 54 ans)


La note:  étoiles
ET SI RÊVER POUVAIT SAUVER LE MONDE?
Au début du livre, nous faisons la connaissance de Daniel Benchimol, journaliste angolais, vivant à Luanda et qui vient tout juste de divorcer. Profondément devasté, il décide de prendre quelques jours de congé au bord de la mer, dans un petit hôtel modeste qu’il a déjà fréquenté, l'Arco-Iris a Cabo Ledo.

Et là surprise, Daniel qui est un grand rêveur, se rappelle avoir justement rêvé de Hossi Apolónio Kaley, le tenancier de l’hôtel, ancien guérillero de l’UNITA. Quand il lui en parle, celui-ci ne semble pas étonné le moins du monde, et au contraire, il lui demande si dans son rêve, il ne portait pas une veste violette? En effet, il semble qu’il était autrefois doué du «don» d’apparaître dans les rêves des autres, ainsi habillé…

Quelques jours plus tard, au cours d’une baignade en pleine mer, Daniel trouve un appareil photo vraisemblablement perdu. Le soir en regardant la carte mémoire de l’appareil sur son ordinateur portable, c’est la stupeur! Daniel n’en croit pas ses yeux! Il reconnaît les portraits de personnes dont il a rêvé. Daniel arrive à identifier une mystérieuse femme aux longs cheveux qui apparaît sur certaines photos, apparemment la propriétaire de l’appareil. Il s’agit de Moira Fernandes, une artiste mozambicaine qui vit au Cap en Afrique du Sud. Sa spécialité: Mettre en scène et photographier les rêves qu’elle fait la nuit…

Rendez-vous est pris par courriel au Cap, où les deux doivent se rencontrer et Daniel ramener l’appareil photo à sa légitime propriétaire. Lors du dernier jour de son séjour, alors que Daniel commence à tomber amoureux de Moira, ils font fortuitement la connaissance d’Hélio de Castro, un médecin, neurobiologiste, inventeur, très intéressé par les travaux artistiques de Moira. En effet, il est l’inventeur d’une machine capable de filmer et de voir les rêves des personnes… Celui-ci les invite à venir tester la fameuse machine chez lui à Natal au Brésil…

Polyphonique, - l’histoire nous est racontée tour à tour par les quatre protagonistes Daniel, Hossi, Moira et Hélio -, et surfant allégrement à la lisière du réel et du fantastique, ce roman de José Eduardo AGUALUSA (*1960) ne ressemble à aucun autre. Il arrive aussi bien à parler de rêves, de mémoire, d’art, de culture, de photographie, de plantes, de danse, liberté… que de dictature, de despotisme, de népotisme, de révolte, d’assassinats, de torture, de corruption, etc…

Comme dans tous les autres romans de l’angolais, son pays et l’histoire «mouvementée» de celui-ci, - de l’indépendance aux guerres civiles qui ont suivi -, servent de toile de fond au récit. Cela permet de donner une trame solide au roman. On apprendra ainsi p. ex. que Hossi s’est rendu coupable des pires crimes pendant la guerre civile et n’a pas hésité à torturer des personnes. Cela permet aussi, - en passant -, d’en faire un roman engagé, une critique acerbe et sans complaisance de la dictature de son pays, où la peur domine et écrase tout et tout le monde.

Que dire de plus? Peut-être: Quel talent et quel compteur ce M. AGUALUSA! C’est superbement écrit, d’un style exigeant mais très facile à lire, tout à fait dans la veine de ce que l’on a appelé le «réalisme magique latino-américain ». L’écriture n’est d’ailleurs pas sans rappeler les meilleurs moments de Gabriel GARCIA MÁRQUEZ, ceux de «Cent ans de solitude» et de «L’amour aux temps du Choléra».

P. S. : Comme pour les précédents livres de José Eduardo AGUALUSA, je renouvelle ici mon «avertissement sans frais», ne commencez surtout pas à lire, même pas quelques pages, même pas en vous disant que c’est par simple curiosité!.. Car vous vous retrouverez très vite littéralement «happé», aspiré dans l’histoire et complètement accro à celle-ci, avec le risque de ne plus pouvoir vous arrêter avant la fin du livre… Je le sais, c’est exactement ce qui m’est arrivé!
Quand le rêve devient... 7 étoiles

José Eduardo Agualusa sait habiller ses romans de titres qui font clin d’œil et donnent envie d’aller voir de quoi il s’agit. Ainsi sa plus récente publication en français ‘La société des rêveurs involontaires’ ne manqua pas d’éveiller ma curiosité.

Et si dès les premières lignes, le ton est donné :

‘Je me réveillai très tôt. Je vis à travers l’étroite fenêtre passer de longs oiseaux noirs. J’avais rêvé de ces oiseaux. C’était comme s’ils avaient jailli de mon rêve vers le ciel…’

… la suite, évoluant nerveusement dans un enchevêtrement de fils, de points de vue et de formes, nous entraîne dans les pas de Daniel, un narrateur dont l’existence semble plutôt mouvementée.

A l’égale de l’auteur et à l’égale d’un homonyme croisé dans ‘Théorie générale de l’oubli’, Daniel Benchimol est né à Huambo en Angola, en 1960, et exerce la profession de journaliste. Autrefois virulent à l’endroit du gouvernement, ce qui d’ailleurs lui a valu quelques ennuis, il s’est désormais retranché dans un rôle d’observateur passif, et entre deux entrevues d’artistes et autres personnalités connues, il s’amuse à enquêter sur les cas de disparition en tous genres. En outre, tel que nous le découvrons dès les premières pages du roman, Daniel possède le don de vivre en rêve des situations parmi lesquelles certaines deviennent éventuellement réalité. Ainsi a-t-il rêvé d’interviews qu’il aura éventuellement réalisés, ou tel que cité plus haut, de ces oiseaux qu’il apercevra ensuite à son réveil, ou encore d’une femme, Moira, dont il fera éventuellement la connaissance, etc.

Au moment où le récit s’ouvre, Daniel enquête sur la disparition d’un avion. Parallèlement, raconte-t-il, à l’issue d’une quinzaine d’années de séparation, c’est ‘dévasté’ qu’il sort du tribunal où le divorce, demandé par sa compagne, vient d’être prononcé. Cette circonstance l’amène d’ailleurs à chercher refuge et réconfort dans un petit hôtel situé en bord mer. Là, après une nuit de repos, tâchant de se détendre en allant nager, il trouve un appareil photo dont le contenu lui dévoilera plus tard l’image d’une femme dont il a rêvé. A l’occasion de ce même séjour, Daniel, qui n’en est pas à sa première visite, fait plus ample connaissance avec le propriétaire des lieux, un certain Hossi, ancien guérilléro de l’Unita(1) qui affirme pour sa part ne plus rêver, mais…

Alternant entre narration, extraits de journaux intimes, lettres et mails, évoluant de l’Angola au Brésil en passant par Cuba, l’Afrique du Sud et le Mozambique et introduisant au passage une flopée de personnages hauts en couleur, le récit butine d’un point à l’autre, retraçant au gré des événements une période de son existence qui fut particulièrement significative pour Daniel.

Avec pour toile de fond, l’Angola tel qu’il se présente en 2016, soit au moment où le président Dos Santos, en poste depuis 1975, annonce qu’il quittera ses fonctions d’ici deux ans, c’est un roman bercé par les rêves ; les rêves qui transcendent la réalité, ceux qui alimentent la vie, ceux qu’on étudie, ceux qui rapprochent et unissent les êtres, puis ceux, entretenus en silence par une nation portant en elle les stigmates d’une longue guerre civile et qui s’exprimeront sans filtre par les voix d’une nouvelle génération d’Angolais.

Animé, coloré, inventif, quoique parsemé d’occasionnels clichés, exhibant une légère propension pour le rocambolesque, c’est un roman plutôt léger, ou allégé, devrais-je dire, dont les parties, librement tissées, s’appuient sur un fond où l’intelligence joue à cache-cache ici avec la caricature, là avec l’expression d’un sentimentalisme banal.

D’un abord accessible et généralement engageant, voilà un roman qui constitue une manière divertissante d’aller jeter un coup d’œil sur l’Angola des années 2015-16.


1.Unita : União Nacional para a Independência Total de Angola, est un mouvement qui après avoir lutté pour l’indépendance de l’Angola est devenu parti politique.

SpaceCadet - Ici ou Là - - ans - 23 mai 2021