L'archipel français
de Jérôme Fourquet

critiqué par Falgo, le 5 juin 2019
(Lentilly - 83 ans)


La note:  étoiles
Fondamental, pour comprendre le présent et appréhender l'avenir de la France
Directeur à l'Institut Français d'Opinion Publique, Jérôme Fourquet a réuni 20 ans de sondages d'opinion, d'observation de la vie politique et de réflexions pour nourrir cet ouvrage. Il repose sur une thèse: la vie politique française a longtemps été conduite par la prééminence de la matrice catholique. Celle-ci s'écroulant, tout le panorama en est chamboulé. Cela ne date pas d'hier. L'historien Georges Dupeux a mis en évidence qu'en 1936 les votes favorables au Front Populaire sont venus de régions de pratique religieuse faible et les opposés de pratique forte. Partant de ce fait, Fourquet a analysé les évolutions sur de très longues périodes des opinions et comportements des français. Son constat est net (p.68): "Le catholicisme, comme force sociologique et idéologique, n'est plus à même, en France, de peser significativement et d'emporter la décision." et (p.69) " Hier encore matrice structurant les piliers fondamentaux de la société, le catholicisme n'est plus aujourd'hui que le cadre religieux et culturel d'une île parmi les autres de l'archipel français." Ce constat explique un grand nombre des soubresauts que nous connaissons actuellement et permet de dessiner un probable futur.
La première partie, intitulée " Le Grand Basculement" passe en revue les évolutions des opinions et moeurs des français sur de nombreux thèmes: baptêmes, pratique religieuse, nombre de prêtres catholiques, prénoms Marie et France pour les filles, mariages, divorces, naissances hors mariage, avortement, homosexualité, PACS, incinération, tatouage, conception du rôle des animaux, etc.
La seconde partie, "L'Archipelisation", de la société française se base sur l'effondrement parallèle du parti communiste et de son idéologie. Ces deux forces ont tellement organisé pendant si longtemps la vie politique, intellectuelle et sociale de notre pays que leur disparition en tant que forces structurantes a laissé place à une infinité de pôles de repli des individus, "les îles" dans le langage de l'auteur. Cette partie est ainsi consacrée à l'examen de tous les phénomènes et regroupements conséquents de cette perte d'influence: morcellement des audiences des"mass-media", montée des thèses complotistes, multiplication des prénoms repli identitaire des élites, tentations de résidence à l'étranger, régionalisme, endogamie arabo-musulmane et juive, autonomisation des quartiers par rapport à l'État, etc. Tous ces éléments sont scrutés avec précision et pertinence.
La troisième partie, "Recomposition du paysage idéologique et électoral", tire les conséquences de la déstabilisation des cadres de référence hérités du passé. A partir d e 1960, et surtout de 1980, viennent au jour (p.219) "des phénomènes de grande ampleur qui reconfigurent en profondeur la société française". Trois secousses majeures, issues des évolutions précédentes, ont marqué le paysage idéologique et électoral. En 1983 les immigrés, restés jusque là peu visibles, se sont inscrits dans la vie du pays, repoussant l'idée même d'un retour à leur pays d'origine (grèves des ouvriers de l'automobile, marche des beurs, crises des banlieues). De ce fait l'immigration, essentiellement arabo-musulmane, s'est inscrite dans la carte politique, faisant le lit du Front National. En 2005 la victoire du "non" au référendum sur l'Europe met en évidence la fracture entre les élites et les milieux populaires. Comme les violences des banlieues soulignent la cassure entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. En 2015 les attentats de Charlie ont suscité des réactions différentes selon les territoires, les niveaux sociaux et les origines culturelles.
En 2017 alors l'élection d'Emmanuel Macron concrétise ces évolutions, montrant que des mouvements majeurs parcourent le corps électoral dont le traditionnel clivage gauche-droite ne peut rendre compte, au profit d'une logique "gagnants-ouverts" versus "perdants-fermés" Dès lors l'analyse politique doit prendre en compte trois dimensions qui se superposent: la sociodémographie classique, les dynamiques territoriales et les trajectoires socio-économiques. La politique doit considérer la multiplication des îles issues d'une part de la grande diversité française, d'autre part de l'immigration nouvelle et des conditions socioéconomiques dans lesquelles le monde plonge la France. La définition d'un vivre ensemble devient de plus en plus difficile et requiert attention et compétence de la part des politiques.
Un tel ouvrage est une source infinie de réflexion, de propositions, de définition des enjeux fondés sur une compréhension du passé et des mouvements en cours. Bourré de tableaux, de graphiques, de cartes et d'informations de tous ordres, ce livre est une mine pour l'intelligence de ce qui nous arrive. Le lire demande donc au lecteur une accoutumance au langage sociologique, économique et politique, c'est à ce prix que l'on peut comprendre, sinon on ne peut que se plaindre.
Eclatement de la Nation 9 étoiles

Dans son essai, Jérôme Fourquet dresse un constat plus qu’alarmant de la situation de la nation française. L’une des entités européennes les plus anciennes est en passe d’éclater…et ce constat n’est pas le fait d’un pessimiste indécrottable ou d’un parangon d’extrême-droite. C’est le résultat d’une enquête menée par l’un des dirigeants de l’IFOP, consultant pour la Fondation Jean-Jaurès et éditorialiste notamment dans l’émission C dans l’air sur France 5. Autant de certificats de respectabilité s’il en faut pour mettre les mots sur un phénomène que tous perçoivent mais que peu osent nommer.
Si la Nation résulte comme l’affirmait Renan de la volonté de ses composantes à vivre ensemble, la constitution d’îles communautarisées au sein du territoire français va conduire irrémédiablement à la disparition à brève échéance de l’unité nationale telle que nous l’avons connue. Jérôme Fourquet rappelle d’ailleurs avec raison les déclarations de Gérard Collomb (ancien ministre de l’intérieur) ou de François Hollande (ancien président de la République) qui ont ouvertement évoqué la possibilité d’une sécession d’une partie de la population. On pense bien entendu à la forte présence d’une communauté musulmane de plus en plus importante et revendicatrice mais le mal français est en fait bien plus profond : si les agissements des minorités peuvent faire penser qu’il y a aujourd’hui une partition de fait du pays, c’est que la majorité n’existe plus pour ainsi dire : morcelée en beaucoup d’îlots qui s’ignorent, la population française ne fait plus corps.
L’auteur fait remonter la genèse de ce délitement à l’explosion de la matrice catholique qui formait le cœur du pays. Si l’explosion de cette matrice catholique est un phénomène qui remonte au moins au début du XIXe s, le phénomène s’est accéléré de façon significative au cours de la seconde moitié du XXe s, entraînant avec lui les autres ciments sociaux comme l’appartenance au mouvement communiste par exemple. D’autres phénomènes concourent à l’accélération de ce phénomène comme l’individualisation, la disparition des ciments sociaux (le service militaire) ou leur marginalisation (les colonies de vacances). Les institutions comme l’école ne jouent plus leur rôle intégrateur et des sociologues comme Christophe Guilluy ont démontré la partition de facto du pays entre gagnants et perdants (la fameuse France périphérique) de la mondialisation.
Guillaume Fourquet analyse à la lumière des changements sociaux, sociétaux voire anthropologiques la dynamique politique qui a conduit en 2017 à l’élection d’Emmanuel Macron. Nul doute que les lignes de fracture apparues au cours du quinquennat, notamment celles résultant de la crise du COVID et de sa gestion vont encore modifier les équilibres examinés dans cet ouvrage. Un livre inquiétant mais indispensable à lire pour celui qui veut comprendre la marche de ce vieux pays qu’est la France.

Vince92 - Zürich - 45 ans - 18 août 2021


Décryptages 9 étoiles

Exceptionnelle est la rapidité des métamorphoses enregistrées en France depuis les années 1960, sur les plans anthropologiques, sociologiques et politiques. Les lignes de faille longtemps inscrites entre un bloc de gauche laïque et républicain polarisé autour d’un parti communiste puissant, et un bloc de droite conservateur généralement attaché aux valeurs héritées du catholicisme se sont déplacées. Des clivages autrement structurants désormais identifiés avec fiabilité dessinent une société nettement relookée.
Il y a d’un côté ceux d’en haut, les gagnants, soutiens de la REM (République En Marche) et de la droite libérale, autonomes, formés dans l’enseignement privé, diplômés de l’enseignement supérieur, urbains des métropoles ou expatriés, jeunes ou retraités aisés, pro-européens, ouverts à la mondialisation, surreprésentés dans la dernière Assemblée Nationale.
L’autre côté regroupe en majorité ceux d’en bas, des perdants laissés pour compte, ruraux ou dans la périphérie lointaine des grandes villes, victimes de la désindustrialisation et du chômage, attachés à l’Etat-Providence, souffrant d’un sentiment de déclassement, ressentant fortement les inégalités, souverainistes, hostiles à l’immigration, cherchant une protection dans les sillages du RN (Rassemblement National) et de FI (France Insoumise).
Les phénomènes d’immigrations qui sont arrivés d’abord par vagues successives rendant l’intégration plus rapide constituent désormais un flux continu d’arrivants subissant des discriminations allant même jusqu’à la ségrégation. De provenance diverse : sud-européens, arabo-musulmans, subsahariens, asiatiques, chacun avec leurs particularités ils sont par nature hétérogènes amplifiant simultanément le sentiment d’insécurité(2). Leurs effets déstabilisateurs ont eux aussi affecté la recomposition du pays.
La notion d’archipel traduit donc cette segmentation accrue des français en isolats culturels et sociaux mesurés en fonction de davantage de critères(1). Elle résulte du croisement de données de sources multiples sur plusieurs dimensions spatio-temporelles, rarement rapprochées jusqu’à présent pour produire des analyses inédites(3). Mises en correspondance souvent avec créativité elles sont restituées en graphiques, tableaux statistiques, cartes thématiques accompagnant des commentaires exprimés simplement.
(1) Niveau d’éducation, âge, origine, attribution des prénoms et pourcentage de mariages mixtes entre populations d’accueil et immigrés comme indicateurs de l’intégration, statut social et style de vie, lieu de résidence, distance aux grandes métropoles, séries historiques sur 20 à 50 ans etc.
(2) Dans les zones paradoxalement les moins affectées
(3) Statistiques et enquêtes INSEE, sondages d’opinion, réseaux sociaux, monographies sociologiques, listes électorales des communes, résultats électoraux du Ministère de l’Intérieur, presse locale, événements marquants.

Colen8 - - 81 ans - 9 décembre 2019