Le Transfert
de Carine-Laure Desguin

critiqué par Débézed, le 9 mai 2019
(Besançon - 73 ans)


La note:  étoiles
Le point de basculement
Auteure polyvalente, Carine-laure Desguin aborde, avec cette dernière publication, un genre littéraire nouveau pour elle : le théâtre, dans une pièce intitulée « Le transfert », qu’Éric Allard, le préfacier, définit comme suit dans son propos introductif particulièrement fouillé : « Le transfert met en scène un moment de bascule qui, dans un système totalitaire donné, fait verser des êtres humains du réel vers le virtuel, de l’existant vers l’inexistant. »

Dans un établissement hospitalier qu’on pourrait penser être un établissement psychiatrique, un médecin et une infirmière, assistés d’un robot, évoquent le sort d’un des deux patients présents dans la même chambre, après le passage du clown maison chargé de faire rire les malades. Le clown n’a pas pu faire rire ce patient, le médecin et l’infirmière doivent en tirer les conclusions et ils ne sont pas d’accord sur le sort qui doit lui être réservé. Comme il ne sait plus rire, il devrait être, selon le règlement, transféré dans la non-existence car un être qui ne sait pas rire est un non-existant qui n’a plus sa place parmi les vivants.

Cette pièce dans le genre absurde évoque un milieu carcéral ou concentrationnaire où les faibles sont éliminés ou mis à part. « … ici, tu es dans un bâtiment très spécial. Regarde, ton pyjama est rayé. » (allusion à un uniforme de funeste mémoire). « Il y a un règlement, voilà tout ! ». Le patient doit être soumis aux dispositions du règlements mais le médecin pense qu’il peut encore être considéré comme un vivant. Le patient se défend en expliquant que son milieu ressemble à une prison ou à un camp : « Tout le monde est en uniforme, des uniformes de couleurs différentes. Une sorte de hiérarchie des couleurs. », et que ça ressemble à un établissement concentrationnaire.

Cette pièce pourrait aussi évoquer une maladie qui fait glisser tout doucement le patient vers la perte totale de la mémoire jusqu’à la perte du rire et de la raison de rire. Une façon d’évoquer la maladie d’Alzheimer qui est devenue une cause prioritaire dans le domaine de la santé publique. « Lorsque les souvenirs deviennent douloureux, on glisse vers la voie de la non-existence ».

Bien évidemment, cette pièce est avant tout un texte absurde qui rappelle les grands auteurs qui ont excellé dans le domaine : Kafka, Beckett, Ionesco et d’autres encore, mais elle pourrait aussi dénoncer les carences du milieu hospitalier face à certaines maladies ou dégénérescences qu’on juge incurables. L’auteure semble bien connaitre ce milieu et les problèmes qu’il subit tout autant que les conditions dans lesquelles les patients sont traités.

J’ai aussi trouvé dans ce texte comme un cri d’alerte devant la virtualisation d’une société qui ne fonctionnerait plus que comme un jeu vidéo où l’on élimine ceux qu’on ne désire plus voir selon des programmes immuables qui contrôlerait tout et décideraient du sort de chacun.

Il nous manque le jeu des acteurs de cette pièce absurde pour apprécier toute l’ampleur de cette scène qui démontre l’incapacité de cet hôpital psychiatrique à apporter des soins appropriés à ses patients. Parfois l’absurdité dévoile mieux la vérité que les raisonnements les plus cartésiens.

« Lorsqu’un bureau est vide, cela signifie qu’il est rempli de dossier inexistants ». C’est pourtant simple à comprendre !
Bousculer et interpeller 8 étoiles

Plongée dans une dimension étrange avec cette pièce de théâtre... Le transfert, c'est l'absurde, la déraison, la folie, le néant, l'impression d'avoir manqué quelque chose... Cette pièce pourrait être un cri, un cri lancinant face à l'absurdité de la vie, sa cruauté, c'est aussi l'incapacité d'être compris, de parler un autre langage, de regarder intensément son interlocuteur et de ne voir dans son regard qu'indifférence et mépris.
"Le transfert", ce pourrait être une scène de la vie du Sans Domicile Fixe que je croise tous les jours, qui erre ou tourne en rond dans une société à deux, voire trois vitesses. Il n'est pas meilleur ni pire qu'un autre, il ne comprend pas comment il en est arrivé là, et pourtant les murs se dressent devant lui, la complexité de l'administration lui met des bâtons dans les roues, il se sent accablé, insignifiant... Inexistant... Tout comme le patient de Carine Laure Desguin, cloué sur son lit, qui voit le clown s'agiter devant lui, mais ne rit pas, ni même ne sourit. Il est éteint, son regard, son visage, demeurent sans expression, ou presque, celle de la souffrance. Car il souffre, intérieurement il peine, mais nul n'en prend acte et chacun l'enfonce un peu plus, le pousse vers le vide.
Avec ses dialogues corrosifs, une écriture épurée, directe et sans fioriture, cette pièce me semble un manifeste contre l'injustice, l'indifférence et l'incompréhension.
Chacun peut l'interpréter à sa façon, "Le transfert" aborde mille sujets et peut bousculer et interpeller nombre d'entre nous.

Nathafi - SAINT-SOUPLET - 53 ans - 16 juillet 2020