Courtes distances
de Joff Winterhart

critiqué par Blue Boy, le 31 mars 2018
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Boss n'est pas colosse
Sam, jeune anglais désœuvré de 27 ans, vient d’être embauché par le cousin de son père dans sa société de « distribution et livraison ». D’ailleurs, il ne sait pas au juste quelle sera sa fonction précise, mais pour l’heure, le patron, prénommé Keith Nutt, semble se contenter de sa présence à ses côtés lorsqu’il prend sa voiture, tout en parlant beaucoup de lui-même…

Voilà un ouvrage comme seuls les éditeurs « indés » peuvent nous en proposer : une histoire sans histoire où il ne se passe pour ainsi dire rien, aucun événement notable, aucun rebondissement, que tchi vous dis-je… L’action (si l’on peut dire) se déroule dans une sorte de banlieue anglaise sans intérêt, faite d’entrepôts hideux et de petits pavillons grisâtres collés les uns aux autres, l’environnement parfait pour susciter la joie de vivre ! Et pour compléter le tableau, Sam, le personnage principal, qui a échoué dans ses trois cursus universitaires et sort de dépression, vient trouver refuge chez sa mère. Affublé d’un physique de grande courge apathique qui semble accablée par ses bras et jambes interminables, Sam n’a qu’un projet : trouver un travail « dont il ignore tout et qui ne lui dit rien », toutes ses tentatives pour obtenir un job passionnant et/ou lucratif s’étant soldées par des échecs retentissants… C’est ainsi qu’il va trouver le « salut » en étant recruté par le lointain cousin d’un père qui a déserté le foyer lorsqu’il n’avait que quinze ans. L’entreprise, on ne sait pas bien ce qu’elle vend au juste, peut-être des tuyaux ou des ventilos pour assainir l’air des boîtes environnantes. D’ailleurs Keith Nutt, le boss, ne semble pas en savoir beaucoup plus, mais là n’est pas l’important… notre quinquagénaire bedonnant passe le plus clair de son temps dans son Audi A4 « left-hand drive »… Quant à Sam, la partie essentielle de son boulot consiste à écouter Keith lui raconter sa vie, et ses responsabilités accrues le verront successivement prendre le volant de la berline allemande de son boss et s’occuper de son toutou au regard tout doux, un Cavalier King Charles Spaniel… c’est ce qu’on appelle du challenge !

Dessin atypique, narration atypique… si ce roman graphique hyper-réaliste peut au premier abord laisser dubitatif, il finit par embarquer le lecteur à son insu dans ses méandres, ceux d’une réalité des plus ordinaires. Car sous l’œil de Joff Winterhart, ces arrêts sur image des vains va-et-vient de Keith Nutt, accompagné de son confident malgré lui, le jeune Sam, prennent une dimension intrigante et subtilement cocasse, parfois incongrue. Le dessin, pas forcément abouti, reste pourtant détaillé et fait ressortir chez son auteur un sens de l’observation pour le moins développé, avec un trait semi-réaliste au crayonné, axé sur les personnages et leurs aspérités physiques, rarement rendus sous un jour avantageux il faut bien le dire. On n’est pas sur du noir et blanc mais plutôt sur un bleu foncé monochrome, et les couleurs existent même si elles sont rares, comme cela semble aller de soi dans une région de l’Angleterre minée par la crise.

Ce qui importe, chez Joff Winterhart, ce sont visiblement les gens et rien d’autre, le scénario et ses enjeux largement relégués au second plan. Toute l’« histoire » tourne in fine autour de ces deux êtres que tout sépare et dont rien ne pouvait laisser présager qu’ils partageraient un jour des moments communs. Et pourtant, de ce malentendu naît une sorte de connivence, tandis que Sam, dans le rôle du narrateur empathique, comprend de mieux en mieux son patron à force d’être à ses côtés, un homme rondouillard et court sur pattes qui s’efforce de garder son masque de virilité, mais se révèle finalement assez faible et n’en devient que plus touchant, égaré dans sa routine insipide et ses « courtes distances », ses blessures et ses petites névroses…

Elu meilleur roman graphique de l’année 2017 par The Guardian, cet album révèle chez son auteur un talent certain de portraitiste. Un moment de lecture sympathique à l’humour discret et inattendu, empreint d’une ironie douce-amère dépourvue de méchanceté, car il ne fait guère de doute que Joff Winterhart est un vrai altruiste possédant cet art de transformer les infimes détails d’un quotidien en tranches de vie singulières…
"Courtes distances" de Joff Winterhart : rencontre du troisième type 9 étoiles

C’est un retour pour Joff Winterhart, dessinateur américain avec qui nous avions fait connaissance en 2013 avec L’Eté des Bagnold publié chez çà et Là. Courtes distances est le deuxième roman graphique de l’auteur, paru au même endroit, et qui s’intéresse une fois encore à une relation improbable, intenable. Après la relation mère-fils croquée avec talent dans son premier ouvrage, Winterhart se penche sur une relation plus éloignée mais tout aussi complexe : la relation entre un « adulescent » en mal de vivre et un quinquagénaire banal comme la pluie. Lettres it be a découvert ces Courtes distances et vous en livre quelques mots.

# La bande-annonce

Sam, jeune anglais désœuvré de 27 ans, se remet d’une dépression chez sa mère quand, par un curieux concours de circonstances, il se retrouve engagé comme assistant d’un certain Keith Nutt. Quinquagénaire bedonnant que la mère de Sam ne laisse pas indifférent, Keith a une mini entreprise, KLN Ltd, spécialisée dans « la distribution et le transport », mais son travail semble consister uniquement à faire la tournée de petites entreprises des zones d’activité économique locales pour faire signer des papiers à des interlocuteurs que Sam ne voit jamais. Coincé dans la voiture de Keith la plus grande partie de la journée, Sam s’attarde sur les petits détails du quotidien de la ville et des habitants qu’il croise chaque jour. Dans un premier temps très distante, la relation de Sam et Keith évolue progressivement et les problèmes de communication cèdent le pas à une certaine forme de connivence.

Talentueux portraitiste, Joff Winterhart s’attarde avec tendresse sur les détail des corps et des visages pour brosser le portrait de ces deux âmes esseulées. Poignant, drôle et brillamment dialogué, Courtes Distances confirme la singularité du travail de cet auteur.

Meilleur roman graphique 2017, The Guardian

# L’avis de Lettres it be

D’un côté du ring, Sam, jeune de 27 ans en quête de lui-même, abruti par l’ennui. De l’autre côté, Keith Nutt, VRP plutôt moyen, bedonnant et grisonnant de tous ses 40 ans. Un match impossible, improbable, inattendu. Mais de cette rencontre surprenante, le dessinateur américain va retirer une histoire captivante, surprenante et qui évite une empathie banale et convenue. Une histoire d’ailleurs récompensée du prix du Meilleur roman graphique en 2017 par The Guardian, rien que ça !

Pour accompagner nos deux antis-héros dans leurs (més)aventures et au fil de leur rencontre, Winterhart n’hésite pas à proposer toute une galerie de personnages tous plus farfelus les uns que les autres. Mention spéciale aux dames de la boulangerie, succulentes autant que leurs friands. Et au-delà de ces différents choix narratifs extrêmement bien sentis et posés, Joff Winterhart déroule le fil de son roman graphique alors que les deux personnages s’apprivoisent bon gré mal gré. C’est un petit choc des générations qui nous est proposé en arrière-fond entre cet entrepreneur bien rangé et trop lucide et ce jeune homme sans repères, envers et contre tout.

Le fond est captivant, et que dire de la forme ! D’un trait bleu sur fond blanc, jouant avec les différentes nuances de la teinte choisie, le dessinateur et illustrateur américain offre quelque chose en toute simplicité, en toute modestie mais d’une puissance et d’un intérêt rarement égalé. L’expressivité des visages est bluffante, les moindres mimiques sont croquées à la perfection rendant les personnages encore plus profonds dans leur caractère respectif. Fort !

Lettres it be - - 29 ans - 13 avril 2018