Telluria
de Vladimir Sorokine

critiqué par Pucksimberg, le 10 juin 2020
(Toulon - 40 ans)


La note:  étoiles
Roman d'anticipation inquiétant sur le monde de demain
Telluria est un roman foisonnant, construit méticuleusement et délirant parfois. Cette œuvre se compose de 50 chapitres plutôt courts dont les personnages ne sont jamais les mêmes à l’exception de trois chapitres. Le roman est une dystopie. L’Europe, comme nous la connaissons, n’existe plus, mise à mal par les wahhabites et les talibans. La Russie a implosé en plusieurs petits états. Le monde est totalement bouleversé, de nombreux Etats naissent. Dans l’Altaï, l’Etat de Tellurie, dirigé par un français cristallise pas mal de fantasmes. En effet, le Tellure est comme une drogue que tout le monde veut se procurer et qui confère un état de béatitude et un pouvoir incroyable. Elle permet même de rencontrer certains morts. Mais c’est un bonheur qui peut être dangereux car il est accessible par des clous de tellure qu’il faut enfoncer correctement dans le crâne sous peine de mourir immédiatement.

L’univers dépeint est clairement influencé par le Moyen Age. On perçoit en filigrane le regard de Vladimir Sorokine qui pense sans doute que dans le monde actuel, certains pays ont des mœurs médiévales ou prônent un retour au féodalisme. On croise donc un chapitre écrit en Ancien français ( la traductrice a dû rencontrer des difficultés à rendre certaines nuances souhaitées par l’auteur, elle est très méritante ), on rencontre aussi des Centaures, des hommes avec une part animale … Selon les états, la place occupée par la religion peut rappeler ces époques anciennes, ou non, dans lesquelles on pouvait mourir pour un Dieu. Une dimension critique est clairement envisageable.

A cette époque trouble, qui emprunte à la fois au passé tout en nous projetant dans un monde futuriste, s’ajoutent des contraintes stylistiques que l’auteur a choisies. Chaque chapitre a son fonctionnement, un style différent, voire un genre différent. Certains sont construits comme des dialogues de pièce de théâtre, d’autres sont des lettres, certains rappellent la structure d’une prière … Il y a 50 chapitres, donc 50 façons de narrer. Le fait qu’il n’y ait pas de personnages récurrents peut déconcerter le lecteur, voire même lui faire perdre l’envie de poursuivre la lecture, même si l’entreprise de Sorokine est assez édifiante. Le plaisir naît de la variété des textes et du talent de l’auteur pour naviguer d’un genre à un autre ou tout simplement pour renouveler constamment son style à chaque chapitre. Il n’en demeure pas moins que ce roman peut susciter parfois de l’ennui. Il y a eu des moments où j’ai dû m’obliger à poursuivre la lecture et je ne le regrette pas. Il n’y a pas de trame dans ce roman, c’est surtout la peinture d’un monde métamorphosé et régressif qu’il est donné à voir. L’addition de tous ces chapitres permet d’imaginer, de façon imagée, ce monde à la fois moderne et à la fois suranné. Certains chapitres sont d’ailleurs très réussis : je pense à celui où trois personnes viennent se recueillir sur les statues de trois figures russes importantes, dont celle de Poutine. Il y a aussi ces couples qui parviennent à s’aimer par le biais d’hologrammes. Lire un tel roman est une expérience, pas forcément aisée, ni confortable. Le roman reste ambitieux et souligne le talent incontestable de Vladimir Sorokine qui sait parodier et faire des pastiches avec talent. Gogol, Swift, Orwell et Rabelais sont citées comme ses références.

Je suis vraiment divisé entre le talent de cet auteur que j’affectionne et parfois l’ennui qui a point.