Les aventures des quatre derviches
de Mir Amman

critiqué par Débézed, le 10 décembre 2017
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Quatre derviches dans la nuit
« Donne-moi actuellement à boire, ô échanson ! un vin généreux, afin que mon esprit ne soit jamais émoussé. Il me faut un vin très capiteux, car je vais mettre le pied dans l’étrier du voyage ». Chaque chapitre du récit des aventures des quatre derviches commence par une requête de ce type, c’est une idée généreuse et judicieuse car ce voyage est particulièrement mouvementé.

Mais avant de narrer les aventures de ces derviches, il faut évoquer l’histoire de ce texte. Selon les propos liminaires de l’éditeur, il a été composé au XIV° siècle en langue persane et attribué par la tradition littéraire au poète indo-musulman Amir Khorso. Il a ensuite été écrit en persan et en ourdou par plusieurs rédacteurs, la version publiée est celle établie par Mir Amman, dactylographiée en 1803 à Lucknow et traduite de l’ourdou au français par Joseph-Héliodore Garcin de Tassy qui vécut au XIX° siècle.

Ce texte raconte l’histoire d’un roi très riche et très puissant pourtant fort malheureux car il n’avait pas d’héritier. Un soir qu’il errait dans les ténèbres, il rencontra quatre derviches qui venaient de décider de se raconter leurs aventures respectives pour rester éveiller. Ils acceptèrent que le roi partage leurs récits et quand les deux premiers derviches eurent narré leur périple rocambolesque (ils auraient pu inventer l’équivalent de ce qualificatif avant que Ponson du Terrail ne s’essaie à l’écriture), le roi leur demanda de les écouter car il voulait lui aussi raconter les folles aventures advenues à la fille de son vizir, elle voulait sauver son père de la peine capitale encourue pour cause de mensonge. Elle voulait prouver au roi que son père n’avait pas menti. Les aventures des deux derniers derviches sont un peu « expédiées » par l’auteur. Il faut préciser qu’il avait déjà fait preuve de beaucoup d’imagination pour raconter les précédentes aventures et qu’il commençait à répéter des histoires un peu identiques. Ce texte est construit selon le principe de l’enchâssement ou de la mise en abyme, ce qui facilite la redite car l’histoire s’inscrivant dans une autre histoire en reprend souvent les mêmes éléments et les mêmes événements.

Ces aventures très surréalistes, relevant plus du conte que de la réalité sont fondées sur un schéma qui semble toujours identique : un marchand riche, même très riche, ou un prince tout aussi riche, part pour un long périple avec un objectif très noble, chemin faisant il rencontre une belle, une femme sublime, inaccessible qu’il parvient cependant à séduire et à emmener avec lui, mais, en cours de route, il est attaqué par des bandits ou autres adversaires tout aussi vilains et mal intentionnés qui le battent à mort ou presque. A ce moment surgit toujours un vieillard, une sorcière, un chaman, … qui lui rend vie, santé et fortune mais, hélas, la belle est souvent la victime des ces violentes échauffourées. Le héros lui revient toujours à son point de départ en ayant acquis ou développé sa fortune et sa réputation.

Ce texte s’il peut paraître absolument fantastique, tout droit surgi de la folle imagination d’un poète de l’Orient médiéval cache tout de même quelques réalités historiques qu’il serait intéressant d’étudier de façon un peu plus précise. Il laisse une place importante aux marchands qui ont sillonné les mers et les terres entre Ceylan et la Méditerranée occidentale pour approvisionner les fameuses échelles d’Orient où les Occidentaux venaient, depuis les croisades, acheter les produits venus de la lointaine Chine et du Sud-est asiatique. Ce ont eux qui ont permis aux marchandises de voyager plus loin que les hommes malgré tous les aléas du voyage si bien mis en scène dans ces récits. Il faudrait aussi analyser plus finement cette présence systématique de la belle qui, comme dans les poésies de l’amour courtois, n’est peut-être que la métaphore de la connaissance, de la liberté, de la justice, … que les « Quatre derviches et un roi cherchent à poursuivre (comme) leur but » ultime.