Déséquilibres ordinaires de Françoise Steurs

Déséquilibres ordinaires de Françoise Steurs

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 1 juin 2017 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 72 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 276ème position).
Visites : 1 020 

Pas si fou que ça !

C’est avec beaucoup de sensibilité, beaucoup de fraîcheur dans son écriture, que Françoise Steurs fait raconter à un médecin du SAMU social sa rencontre avec Max sans-tête. Françoise, elle travaille avec des jeunes pas tout à fait comme les autres, des jeunes qui voient le monde différemment, qui l’appréhendent autrement. Comme Max qui échappe à toutes les contingences sociales, vit dans le plus grand désordre, mange n’importe quoi, se néglige. Il ne pense qu’à faire des photos des gens de son quartier qu’il capture régulièrement, à heure fixe, dans un vieil appareil bricolé. « Max n’a que ça en tête : capter la vie qui passe autour de lui. Reproduire ces scènes de la vie quotidienne. A l’infini. En extraire des instants dans l’obscurité de la chambre noire ».

Un voisin porte plainte, Max va trop loin, il n’a aucun sens de l’hygiène, un médecin du SAMU social passe le voir et découvre des piles de photos, toujours les mêmes, floues mais prodigieusement expressives. Elles sont différentes des clichés habituels, elles expriment une autre vision du monde. Le Doc est subjugué par cette perception des personnages qui expriment une grande sensibilité en même temps qu’une expression artistique très pointue. « Cet homme n’est pas juste bon à être enfermé dans une maison de soins. Il est capable de marquer la différence entre le jour et la nuit, il cuisine tous les jours et n’est pas agressif ». Il décide de le suivre et le convainc d’exposer ses œuvres, commence alors une épopée épique qui conduira le Doc à se remettre en question et à se demander lequel des deux est du bon côté de ce qu’on définit habituellement comme la norme.

Un très bon texte sur la différence, en l’occurrence sur ceux qu’on prend pour des attardés mentaux, des dérangés du ciboulot, des gens un peu fous qui, souvent, possèdent une acuité artistique et une créativité très affutées. Max n’a pas une logique très cartésienne mais son intuition est peut-être bien supérieure à l’intelligence de beaucoup. Les conseils qu’il donne au Doc pour choisir une bonne photo pourraient servir aux lecteurs à la recherche d’un bon livre dans une bibliothèque ou une librairie. L’intuition est peut-être la meilleure conseillère quand elle s’appuie sur une perception fine et sensuelle. « Il faut pouvoir piocher, se laisser surprendre au détour d’une image. Etre happé. Ne s’intéresser qu’à une seule. Et tant pis pour les autres. C’est comme à la brocante. Tu te balades sans idée précise dans la tête. Quand, soudain, un objet attire ton regard. Tu t’arrêtes. Tu regardes encore. Tu t’approches de la chose. Tu la touches. De tes yeux, avec tes mains. Tu t’imagines quelque part… » Ce n’est que ça l’émotion artistique.

Il faut le croire car « Le fou dit toujours la vérité », Françoise Steurs l’a bien compris, elle est aux premières loges pour s’en convaincre.

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Le droit à la différence

10 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 60 ans) - 24 mai 2018

Max "sans-tête" est un être différent, de ceux qu'autrefois on aurait probablement appelé un simple d'esprit. Tranquille, gentil, connu dans son quartier, il déambule avec son étrange appareil photo ; tantôt il agace, tantôt il amuse, il vit dans un petit appartement sous les toits, et ne respecte pas vraiment les codes de la normalité au grand dam de certains voisins.

Pour avoir le droit de vivre seul et lui éviter l'internement, Philippe Picard, un médecin du Samu social, lui rend visite chaque jeudi. D'abord pour qu'il respecte quelques règles d'hygiène. Progressivement, "Doc" va s'apercevoir qu'il prend plaisir à ces visites hebdomadaires ; qu'il passe plus de temps qu'une simple visite professionnelle ne l'exigerait. Étonné de découvrir qu'il aime la compagnie de Max.
Les échanges, loin d'être linéaires permettent au Doc de découvrir un personnage d'une grande sensibilité humaine, artistique, d'une intelligence qui ne correspond pas aux normes sociales.
Une amitié originale naît.
Alors Max se dévoile, lui montrant ses étranges clichés, ses photos empilées selon une logique très personnelle. Philippe est subjugué par la qualité, la valeur de ces photos, témoignages d'instants brefs, d'instantanés touchants de la vie.
" Encore aujourd'hui, j'ignore comment tu fais pour être témoin de tous ces petits détails du quotidien. Des moments de vie que nous qui ne sommes pas comme toi ne remarquons pas. Ces instants particuliers. Éphémères. Qui transitent dans nos vies trépidantes. Toi, tu les amasses dans ta mémoire et les immortalise sur ta pellicule. Tu en dégages toute l'importance à être en vie. Toute la poésie. Tes images floues, nées de la brume et de la surprise, en témoignage. Il n'y a pas photo, tu as l’œil que nous n’avons pas !"

Alors, Philippe va essayer d'organiser une exposition des photos de Max ; présupposant des désirs de Max, pensant qu'il aspire aux mêmes choses que la majorité des gens, l'argent, la reconnaissance, une vie meilleure.
La cohabitation va le renvoyer à une autre vérité ; il va découvrir que les désirs du commun des mortels ne sont pas une référence ou une nécessité au bonheur.
"J'ai pas besoin d'un appareil sophistiqué (l’ordinateur). J'ai besoin de construire avec mes mains, de ressentir la lumière ou son absence, les contrastes des noirs, des blancs, des gris, laisser de la place au flou. Si je l'ouvre cette boite, elle va me manger tout mon temps, elle va manger mon cerveau, endommager mes neurones, assommer mes pensées. "

Un livre superbe sur la richesse de la différence, pour peu que l'on prenne le temps de la comprendre ; très très bien construit, on suit Max dans sa folie, la rencontre des deux personnages, la prise de conscience, les interrogations de l'homme "normal", sur les valeurs de la vie, sur les normes sociales , par rapport à un désir simple : la liberté.
Merci Débézed pour cette belle découverte.

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